Patrimoine : ces artisans du BTP aussi artistes, quatre portraits

Artisans d’art, artisans du patrimoine, ou sans étiquette spécifique : des restaurateurs aux mains d’or. ©EJH

Artisans du bâtiment, certains professionnels choisissent d’exercer leurs talents dans le patrimoine ancien. Ce qui leur ouvre une reconnaissance bien particulière dans notre pays, attaché à son identité patrimoniale.




Photo : Artisans d’art, artisans du patrimoine, ou sans étiquette spécifique : des restaurateurs aux mains d’or. ©EJH

 

Représentant le tiers du patrimoine bâti de notre pays, le bâti ancien (antérieur à 1948) est le témoin d’une époque, d’une architecture et de savoir-faire ancien parfois perdu. Selon qu’il soit classé (au niveau national) ou inscrit (au niveau régional) à l’inventaire des Monuments Historiques, ou qu’il soit simplement patrimoine vernaculaire, le bâtiment ancien a vocation à être sauvegardé, préservé ou mis en valeur avec plus ou moins d’exigence et de contraintes.

 

Ceux qui s’emploient à le restaurer suivent divers chemins de formation pour développer les compétences nécessaires. Ils sont parfois artisans d’art, parfois artisans du patrimoine, ou encore sans étiquette spécifique, mais tous sont guidés par leurs centres d’intérêt, leur curiosité et leurs mains d’or.

 

Nous sommes allés en rencontrer quatre, qui par la diversité de leur parcours, de leur environnement professionnel, de leur lieu de travail, illustrent l’infinie variété des professionnels intervenant dans le domaine du patrimoine architectural ancien. Leur point commun : une insatiable curiosité, un respect infini pour des techniques ancestrales qu’ils s’attachent à redécouvrir et à transmettre. Et si la concurrence est bien présente, leurs carnets de commande sont tout de même bien remplis !

 

Entreprise Etienne Cottenceau de taille de pierre et maçonnerie

Le respect de l’ancien et l’emploi de matériaux naturels

 

Le tuffeau, pierre tendre typique du Maine-et-Loire, est travaillé selon des techniques ancestrales.

 

 

Chez les Cottenceau, on est maçon ou tailleur de pierre depuis quatre générations. Etienne, 42 ans, a repris l’activité familiale il y a neuf ans, et l’a quelque peu développée, en veillant à maintenir à parts égales la taille de pierre et la maçonnerie (9 maçons, 11 tailleurs de pierre). Si 100 % de l’activité pierre concerne la restauration de patrimoine vernaculaire (pour des particuliers, des collectivités locales et des associations religieuses), Etienne Cottenceau a développé dans sa spécialité à lui, la maçonnerie, l’emploi de matériaux naturels. "La terre et le chanvre se retrouvent assez souvent dans le bâti ancien. Les utiliser en correction thermique, par exemple avec des enduits terre et en ITE avec des parpaings de chanvre est tout à fait adapté et respecte les qualités intrinsèques de la construction," indique-t-il.

 

Rechercher la composition exacte des enduits et mortiers anciens est une partie du travail du maçon restaurateur.

 

 

Acteur et ambassadeur de la démarche patrimoine

 

A la Capeb Pays de la Loire, Etienne Cottenceau anime une nouvelle commission régionale qui promeut la restauration du bâti existant, permet la montée en compétence des artisans et valorise leur savoir-faire par la marque CIP Patrimoine.

 

Installée à Saint-Hilaire-du-bois (Maine-et-Loire), l’entreprise ne travaille que dans son département. "La zone est très riche en patrimoine ancien, nous avons beaucoup de travail. Et 2024 sera une année bien chargée en restauration car nous nous positionnons de plus en plus dans ce domaine, où nous sommes reconnus."

 

L’entreprise va notamment recréer une voûte et remonter des murs maçonnés au Moulin du Pavé dit "de Brissac", aux Garennes-sur-Loire (édifice du 16ème siècle classé MH) dans le cadre de travaux de rénovation qui lui rendront son aspect et sa fonction d’origine.

 

La formation, institutionnalisée

 

Les huit apprentis (sur 21 salariés) reçoivent un encadrement de qualité. "Chez nous, la transmission est prise très au sérieux ; les responsables de formation sont eux-mêmes formés. La taille de pierre est un métier choisi pour la noblesse du matériau, ici surtout du tuffeau. En maçonnerie, nous recherchons des chaux, des granulométries, des couleurs, etc. pour réparer à l’identique des enduits, des bétons anciens."

 

 

Passionné de dessin et du bois depuis son jeune âge

Ornemaniste-sculpteur sur bois, Clément Duveau est artisan d’art pour le bâtiment.

 

Sculpture d'un panneau de chêne dans le style parisien du 18ème siècle. © EJH

 

Employé par les Ateliers du bois depuis quelques années, Clément Duveau exerce à Paris, où il sculpte sur des panneaux de chêne, de tilleul ou de noyer des motifs floraux, cartouches, agrafes, coquilles, etc., dans le style parisien du 18ème siècle. "Cette période (Louis XIV à Louis XVI) est la plus riche en matière de décor à la Française et la plus complexe", précise-t-il. "Il nous arrive aussi, mais rarement, de produire des motifs contemporains."

 

Elève de l’Ecole Boulle à partir de la seconde et durant cinq ans, Clément Duveau a toujours aimé dessiner et fabriquait ses jouets en bois dès l’âge de 10 ans.

 

"C’est toujours le dessin qui mène à la sculpture", précise celui qui a travaillé dans trois autres ateliers avant les Ateliers du bois, notamment pour découvrir la sculpture sur résines et silicones. "On dit qu’il faut cinq ans d’apprentissage et cinq ans de pratique pour faire un sculpteur, mais je pense qu’en fait, on apprend tout au long de sa carrière. Dessiner stimule la créativité mais la restauration fait plutôt appel à notre curiosité, qui nous fait observer finement et chercher dans les musées et les livres à retrouver l’état d’esprit des artisans de l’époque, pour arriver à adapter notre geste. C’est une démarche personnelle qui nourrit beaucoup l’esprit", explique Clément Duveau.

 

Le jeune-homme de 26 ans se voit bien créer son entreprise à terme, mais avant cela, il compte mener son projet de Meilleur Ouvrier de France : "il faut y consacrer du temps mais cela apporte une satisfaction personnelle et une bonne visibilité, ce qui est important pour se faire sa place. Nous sommes une poignée de sculpteurs sur bois en Île-de-France, nous nous connaissons tous et travaillons parfois ensemble."

 

L’entreprise emploie 70 personnes entre Paris, où sont basés son bureau d’étude et un petit atelier avec trois sculpteurs, et l’atelier de menuiserie de Gargas, dans le Vaucluse, qui fabrique les panneaux, portes et trumeaux. Les trois quarts de sa clientèle sont composés de particuliers, le reste étant des chantiers de Monuments Historiques plus vastes, souvent menés par les Ateliers de France (dont l’entreprise fait partie).

 

Florent Boissarie, spécialiste de la gypserie décorative, un segment de niche

"Il faut prendre le temps de se former à l’excellence"

 

Être consacré Meilleur Ouvrier de France apporte une visibilité appréciable. © Sylvie Curty

 

A son compte depuis 2007, Florent Boissarie, titré MOF en plâtrerie-gypserie en 2015, a souhaité valoriser ce savoir-faire de plâtrier traditionnel, staffeur-stucateur pour répondre aux demandes très spécifiques d’une clientèle haut de gamme. C’est ainsi qu’est née en 2016 la Gypserie, installée à Périgny (Charente-Maritime).

 

Arrivé dans le métier de plâtrier à 15 ans, Florent Boissarie est apprenti chez les Compagnons du Devoir, puis fait son tour de France durant dix ans : "Je ne baignais pas dans le milieu du bâtiment, je n’étais pas spécialement habile, mais le stage de découverte chez les Compagnons m’a plu." Il apprend aussi bien à poser de la plaque de plâtre, qu’à faire du staff, du stuc et de la plâtrerie traditionnelle. "J’ai été plus attiré par le staff, la fabrication en atelier d’éléments décoratifs qui sont ensuite posés. Cette spécialité donne une plus grande valeur ajoutée au métier et c’est un choix stratégique."

 

Pas spécialement doué en dessin au départ, Florent Boissarie a appris au cours de ses années d'apprentissage et de pratique. © Sylvie Curty

 

Ne jamais cesser d’apprendre

 

Les trois quart de son activité relèvent de la restauration de patrimoine classé ou inscrit (la pose de plaque de plâtre, souvent un complément de demande spécifique, représente l’autre quart). 30 % sont des demandes de particuliers mais La Gypserie répond surtout à des appels d’offres, en sous-traitance du lot taille de pierre, en groupement d’entreprises et parfois en direct. "Notre réseau s’est constitué peu à peu et depuis 12 ans, nous travaillons surtout sur des monuments historiques. Etant très peu à travailler dans ce domaine, nous nous déplaçons partout en France, pour des chantiers très variés ; s’adapter, c’est ce qui fait le sel du métier."

 

Formation et transmission sont primordiales pour Florent Boissarie. Friand de nouveaux défis techniques, il s’est formé au Maroc à la fabrication de vitraux sertis de plâtre ciselé, pour restaurer une pièce du musée Pierre Loti de Rochefort.

 

Deux parmi les six compagnons de La Gypserie sont des apprentis. : "Dans notre métier, il faut s’intéresser à l’art et à l’histoire, être curieux. Mais les jeunes doivent foncer sans trop se poser de questions ; ils trouveront forcément un intérêt à sauvegarder des bâtiments qui ont été construits pour durer. Restaurer le beau donne un sens à la vie et leur permettra de travailler avec leur tête et leurs mains. Travailler en équipe avec un architecte, avoir un métier reconnu, …, le secteur du patrimoine ancien est vraiment valorisant ! Par contre, on devient un bon plâtrier au bout de 10 ans, cela prend du temps. Il faut persévérer et apprendre au contact des autres." La seule exigence de ce chef d’entreprise : que ses apprentis participent au concours de meilleur ouvrier de France !

 

Philippe Le Feron, rocailleur et poète du ciment

 

Travaux de réhabilitation de balustrades en rocaille dans le parc du Moulin d'Andé.

 

Lors du salon international du patrimoine culturel 2023, le prix VMF-AAF Métiers d’art et patrimoine bâti a été attribué à Philippe Le Feron, mettant en lumière un sculpteur de rocaille (entreprise Hélice à Tours - 37). Métier rarissime, le rocaillage rusticage consiste essentiellement à restaurer un patrimoine singulier, celui des rocailles qui se sont particulièrement développées pour embellir les jardins et parcs paysagers en France dans la seconde moitié du 19ème siècle.

 

Guidé par une armature métallique, le ciment s’utilise de façon ornementale en rocaillage, façonné en ponts, kiosques, bancs, rambardes et fausses grottes, en imitant des troncs d’arbre, des branchages, des souches, des rochers etc. Construites sur site et sculptées sur mortier frais, ces réalisations étaient le fruit d’une habileté et d’un savoir-faire propres à chaque maçon, dont le savoir-faire a disparu.

 

Restaurer ce patrimoine assez méprisé et donc souvent dégradé est assez difficile car les professionnels ne sont qu’une poignée. Au contact des ouvrages anciens qu’il restaurait, Philippe Le Feron a découvert à quel point chaque maçon y imprimait son "coup de patte". Il apporte à ses reconstitutions son expérience mais aussi les connaissances actuelles de préservation des bétons, qu’il partage avec maçons et jardiniers lors de formations en rocaillage. Il a mis en place un projet de chantier de formation afin de poursuivre la restauration du grand ensemble de rocailles du parc du Moulin d’Andé (Eure).

 

De petits bâtiments sont réalisés en ciment armé, comme cette cabane en chantier - château du Rivau.

 

Vers un renouveau de la rocaille

 

La création est arrivée plus tard dans son parcours mais représente désormais une grande part de l’activité de Philippe Le Feron (80 % en 2022) : certains artistes contemporains demandent aujourd’hui à ce "poète du ciment" un accompagnement dans la fabrication de pièces, selon une technique qu’ils ne maîtrisent pas mais qui les attire. Revisité, le rocaillage est associé à des techniques nouvelles. Ainsi, la plasticienne Eva Jospin a créé pour le potager de Versailles un faux arbre dont le fût a été imprimé en 3 D béton par XTreeE, puis sculpté par Philippe Le Feron et elle-même.

 

Même s’il reste une activité de niche, l’art de la rocaille connaît incontestablement un renouveau. Le métier de rocailleur a été remis en nomenclature à l'Institut National des Métiers d'Art depuis deux ou trois ans. L’école d'horticulture de la ville de Paris (École Du Breuil) devrait former des agents de la ville à l’entretien et à la restauration de son patrimoine. Le lycée des métiers du bâtiment de Felletin, la Chambre de Métiers et de l’Artisanat de la Creuse et le Greta Limousin organisent de leur côté des stages de formation pour découvrir ou se perfectionner à l’art de la rocaille. Un volet rocaille conséquent sera prochainement attribué dans le cadre de la restauration du parc parisien des Buttes Chaumont.

Source : batirama.com/ Emmanuelle Jeanson

L'auteur de cet article

photo auteur Emmanuelle JEANSON
Collaboratrice de longue date de Batirama, elle est journaliste indépendante dans la presse pro du bâtiment et de l’énergie depuis ses débuts dans le métier (qui remontent à la dernière décennie du siècle dernier !). Ses sujets de prédilection : tout ce qui contribue à une construction plus soutenable ; les techniques anciennes remises au goût du jour ; les énergies renouvelables ; aller à la rencontre des artisans et de leur quotidien, mais aussi comprendre les enjeux de l’activité industrielle.
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