La passerelle en bois 2.0 : Dugny comme manifeste

La mise en place de la passerelle de Dugny s'inscrit dans les préparatifs aux JOP 2024

Après une première phase il y a 20 ans, les passerelles en structure bois reviennent en force pour accompagner la mobilité douce dans les villes et dans la nature. Mais sont-elles durables ?




Photo : La mise en place de la passerelle de Dugny s'inscrit dans les préparatifs aux JOP 2024

 

Le coût carbone du Viaduc de Millau ? Cela se compte en pourcentage des émissions annuelles françaises de gaz à effet de serre, et si c’était à refaire ce coût serait à peine plus bas avec les procédés "bas carbone" actuels. La RE2020 ne contraint pas l’émissivité des ouvrages d’art. Parmi ceux-ci, les passerelles piétonnes et cyclistes constituent une exception, dans la mesure où il est vraiment possible de remplacer le béton ou le métal de structure par du bois. A condition de compter la première vague européenne de passerelles en bois, celle des vingt dernières années, comme une phase d’expérimentation et de maturation. Son témoin privilégié est l’ingénieur Michael Flach, qui signa avec Julius Natterer les premiers concours où le bois bute sur les préjugés tenaces. C’est l’âge des ponts suspendus, sachant jouer la légèreté, mais qui ne se révèlent finalement pas comme un optimum technique et architectural.  

 

Un marché de prototypes

 

En affichant le bois, les passerelles d’aujourd’hui cadrent bien avec l’esprit du temps et l’objectif de faciliter les mobilités douces. Les grands axes routiers se sont tellement multipliés que les opportunités de passerelles ne manquent pas et sont difficilement remplaçables par des souterrains. Le marché est palpable, mais repart quasiment de rien avec un réseau d’acteurs peu structuré et des coûts conséquents. L’agence DVVD à Paris a remporté deux prix il y a une dizaine d’année pour un franchissement du périphérique parisien Sud sur 70 mètres en structure métallique habillée totalement de bois, l’un venant de la filière bois, l’autre de la filière métallique. Depuis, DVVD construit une à deux passerelles par an, le plus souvent en mixte.

 

Deux générations de constructeurs de passerelles : à droite l'ingénieur Michael Flach, à gauche l'architecte Bruno Goetschy.

 

Quelques typologies de passerelles se sont révélées au fil des années, comme le rappelle Frank Miebach en fin d’atelier B5 du Forum Bois Construction de Lille en avril 2023 – précisément centré sur le sujet des passerelles en bois. Mais aucun standard ne se dégage, aucune formule-type et économique pour franchir un nombre adapté de mètres entre piles ou berges. Ce qui émerge actuellement, à l’instar de la passerelle de Dugny, ce sont des ouvrages de grand art.

 

La révélation Goetschy + Cabello

 

L’atelier sur les passerelles, modéré par Sylvain Rochet du BE Teckicéa, n’a pas été programmé à cause du volume incertain des références actuelles françaises ou européennes. Le point de départ a été la distinction de la passerelle de L’Isle-sur-le-Doubs au Prix National de la Construction Bois 2022, et l’hommage appuyé du jury Nicolas Barthes, fondateur du BE Barthesbois. Pourtant, l’ouvrage conçu par Goetschy + Capello architecture et ingénierie bois se passe d’un BE bois fédéré par l’association IBC, modératrice de l’atelier du Forum. La conférence a révélé la performance rare d’une agence qui maîtrise l’architecture bois sur tout le plan technique. Pour IBC, les passerelles étaient un marché privilégié au tout début, lorsque Michael Flach a formé Jacques Anglade et Olivier Gaujard avant de passer la main à Laurent Clère qui a fait d’Arborescence une structure de référence de l’ingénierie bois en France. Ce n’est plus du tout le tout-venant.

 

La passerelle de L'Isle-sur-le-Doubs, PNCB 2022 et déclancheur de marché.(Goetschy+Cabello)

 

 

La passerelle de Roanne, morceau de bravoure et nouveau départ

 

Justement, en complément de la passerelle de l’Isle-sur-le-Doubs, l’appel à projet du Forum a fait remonter une passerelle qui vient d’être conçue par Arborescence à Roanne (avec Axe-Saône, Nox Ingénierie, L’Atelier du Bocal, Sinbio Rhône-Alpes, l’Agence Lumière), un franchissement tout en courbe de 55 mètres qui révèle l’excellence de la conception architecturale, technique et constructive grâce à l’apport de Mathis, décidément omniprésent. Le constructeur décide d’assembler toute la passerelle sur la berge et de la mettre en place grâce à une grue de 750 tonnes, l’une des plus imposantes du territoire français.

 

L’option de la passerelle en bois massif

 

Le programme de l’atelier a été complété dans la perspective d’une édition européenne par une référence tout aussi récente d’une agence de Gent, qui semble créer le point final d’un aménagement en passerelles de bois du Parc national Hoge Kempen dans le Limburg belge. Cet ensemble exceptionnel érige la passerelle cycliste en belvédère au-dessus du paysage plat des tourbières (Maas Ontwerpen et Witteveen+Bos). Les concepteurs choisissent de marquer le paysage et optent pour une structure en bois exotique permettant d’utiliser des poteaux massifs de 8 mètres de long. En complément vient du pin massif régional et traité. Comme pour la passerelle de L’isle-sur-le-Doubs ou de Roanne, la visée architecturale est patente et épatante. Les cyclistes montent entre deux parois de 8 mètres et débouchent sur un long cheminement canopéen.

 

La passerelle de Dugny, illustration de l'opiniâtreté de France Bois 2024.

 

 

Dugny, carte de visite des JOP

 

Même si l’atelier B5 minuté sur 90 minutes comportait une conférence de trop en mordant sur les 2 heures grâce aux nombreuses questions, il était impossible de ne pas l’achever par la présentation de la passerelle de Dugny qui n’a pourtant été installée que cet été. Fruit du travail technique et conceptuel des spécialistes européens de Miebach (avec Exploration Architecture et AIA), la passerelle se démarque totalement de celle du Limburg par sa finesse, son contexte d’enjambement de l’autoroute et le recours au bois lamellé croisé ( BLC) de résineux. Il répond à la passerelle de Roanne par le fait qu’un autre leader, Simonin, y applique une autre méthode d’assemblage caché, les goujons collés Resix.

 

Vers des passerelles durables et frugales

 

On sait maintenant qu’il faut protéger la structure en BLC non seulement par-dessus, mais par les côtés. Qu’il faut appliquer la règle des 30% pour éviter qu’une pluie battante atteigne directement des ouvrages en bois. Les revêtements sur étanchéité ne sont pas en bois, et pour les garde-corps, Miebach préfère des matériaux plus résistants aux intempéries, éventuellement de l’Accoya pour les rampes. Il est convenu que tous les ouvrages d’art nécessitent un suivi et un entretien. C’est le paradoxe des passerelles de Miebach, la structure en BLC s’affiche avec élégance, mais le bois est évité ailleurs.

 

On peut imaginer que la passerelle de Dugny servira longtemps de fanal à l’entrée d’une ville de Paris qui table sur les mobilités douces. Mais outre le BLC de résineux, le CLT, la grosse grue de Mathis ou le Resix de Simonin, on discerne aujourd’hui d’autres apports comme le recours au chêne à L’isle-sur-le-Doubs, au pin local et au bois exotique massifs pour le Parc national, et une réflexion qui s’esquisse sur la passerelle frugale.  

 



Source : batirama.com / Jonas Tophoven  / © SOLIDEO / COLAS / EXPLORATIONS ARCHITECURE / AIA INGENIERIE / D’ICI-LÀ PAYSAGES / SIMONIN / SEMOFI

L'auteur de cet article

photo auteur Jonas TOPHOVEN
Jonas Tophoven est journaliste de la presse professionnelle de la construction et du bois en France et en Allemagne depuis 30 ans. Le thème qui lui tient particulièrement à cœur est la réduction drastique des émissions de GES dans la construction, première émettrice humaine du monde devant l'agriculture, avec un impact renforcé en France. Il a d'abord travaillé pendant 12 ans sur la construction sèche, puis depuis 15 ans sur la construction bois préfabriquée et il collabore depuis 10 ans à la programmation des quelque 150 conférences annuelles du Forum Bois Construction, congrès des acteurs de la construction biosourcée.
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