Arrêts de travaux l'après-midi, horaires avancés dès l'aube, recours au chômage intempéries : face à des épisodes de chaleur toujours plus intenses, le secteur du bâtiment commence à adapter son organisation. En effet, depuis le début de la semaine, plusieurs préfectures ont pris des arrêtés imposant l'interruption des activités de chantier durant les heures les plus chaudes de la journée, dans les départements placés en vigilance rouge.
Le mouvement a débuté dans les départements les plus exposés aux fortes chaleurs. En Haute-Garonne, les activités de chantier sont suspendues entre midi et 20 heures dans l'agglomération toulousaine. Dans le Puy-de-Dôme, les travaux doivent s'interrompre entre 12 heures et 22 heures dans les communes de plus de 10 000 habitants. En Île-de-France, plusieurs départements ont adopté des mesures similaires, avec des arrêts imposés entre 13 heures et 22 heures. Afin de compenser, les entreprises sont autorisées à démarrer beaucoup plus tôt, parfois dès 5 heures ou 6 heures du matin.
Cette réorganisation vise à éviter l'exposition des salariés aux pics de température qui peuvent dépasser les 40 °C au cœur de l'après-midi, particulièrement sur les chantiers fortement minéralisés où la chaleur ressentie est souvent supérieure aux relevés météorologiques officiels.
Le ministre du Travail, Jean-Pierre Farandou, a d'ailleurs appelé les préfets à agir sans attendre lorsque les conditions locales le nécessitent : "j'ai demandé aux préfets, dans les départements qui basculeraient en vigilance rouge, de ne pas hésiter à arrêter les chantiers de 13H à 21H si la situation locale l'exige".
Si les entreprises du bâtiment sont habituées à composer avec les épisodes estivaux, la situation actuelle dépasse largement le cadre des fortes chaleurs habituelles. Les épisodes caniculaires se multiplient, s'allongent et gagnent en intensité. Dans certaines régions, les températures dépassent désormais régulièrement les seuils qui rendent les travaux physiques particulièrement éprouvants, voire dangereux. Pour les professionnels, les risques sont bien identifiés : déshydratation, malaises, épuisement thermique, coups de chaleur ou encore accidents liés à la baisse de vigilance.
La question est devenue d'autant plus sensible qu'un jeune ouvrier de 19 ans est décédé à la fin du mois de mai après avoir été victime d'une hyperthermie sur un chantier de toiture lors d'un précédent épisode de fortes chaleurs. Ce drame a accéléré les réflexions engagées autour de la protection des salariés exposés.
La multiplication des arrêtés préfectoraux pourrait préfigurer une transformation plus profonde du secteur. Le sujet devrait d'ailleurs être au cœur des échanges engagés entre le ministère du Travail, les organisations patronales et les syndicats. Car au-delà de l'urgence sanitaire actuelle, une question se pose désormais de façon récurrente : comment continuer à construire lorsque certaines heures de la journée deviennent progressivement incompatibles avec le travail en extérieur ?
D'ailleurs, à ce sujet, Jean-Christophe Repon, le président de la CAPEB, rappelle – lors de la conférence de presse de la CAPEB de ce jeudi 25 juin aux Rencontres des Métiers du Bâtiment by CAPEB à Marseille – avec ironie : "on n'est pas non plus trop bêtes : on a déjà pensé à adapter nos horaires". Toutefois, malgré tout, les contraintes, notamment administratives, demeurent. Ainsi, dans le département du Gard, depuis le 23 juin et jusqu'au 29 juin inclus, si les entreprises du BTP bénéficient d'une dérogation leur permettant d'avancer leurs horaires de travail – les chantiers peuvent ainsi débuter dès 6 heures du matin et se poursuivre jusqu'à 21h30 afin d'éviter les périodes les plus chaudes de la journée – cela ne concerne que les chantiers situés à plus de 100 mètres des établissements sensibles, tels que les structures sanitaires et médico-sociales ou les crèches. En sus, en contrepartie, les entreprises doivent mettre en œuvre plusieurs mesures destinées à limiter les nuisances sonores pour les riverains : informer en amont le voisinage concerné des travaux bruyants ainsi que des dispositions prises pour en réduire l'impact, recourir exclusivement à des équipements homologués, correctement entretenus et utilisés conformément à leur destination, etc.

Selon une enquête réalisée entre le 21 mai et le 12 juin par la CAPEB, la canicule est désormais le phénomène climatique qui affecte le plus les artisans du bâtiment, devant les épisodes de fortes pluies, d'inondations ou encore les périodes de froid et de neige. Près de sept professionnels sur dix estiment d'ailleurs que ces aléas se sont multipliés au cours des cinq dernières années. Leurs conséquences sont bien réelles sur l'activité : 58 % des entreprises interrogées font état de retards de chantier. Parmi celles ayant évalué l'impact économique de ces perturbations, la perte médiane atteint cinq jours de travail et près de 4 800 euros de chiffre d'affaires. La CAPEB observe également des disparités selon les métiers, la maçonnerie et le carrelage étant particulièrement exposés, contrairement à des activités comme l'électricité ou la plomberie-chauffage, relativement moins touchées. Pour faire face à ces conditions de plus en plus fréquentes, la plupart des entreprises ont adapté leurs horaires de travail, tandis que certaines ont investi dans des équipements spécifiques ou eu recours au dispositif de chômage intempéries. © Laure Pophillat