Construire en bois scolyté

Construire en bois scolyté

Sylvain Rochet, Ingénieur bois de Téckicéa et président de l’association Ingénieur Bois Construction, construit ses nouveaux locaux en bois scolyté, un acte militant, une première et un parcours du combattant.



Quand la crise des scolytes s’est déclenchée en France à partir de 2018, on a vu périr des épicéas représentant près de 10 millions de m3 de bois. Les arbres attaqués mourraient alors qu’un champignon teintait une partie du bois de bleu, mais on savait que si la grume était récoltée rapidement, ces caractéristiques mécaniques n’étaient pas affectées. Par contre, les us et coutume de la filière font que le prix d’achat de ces bois chute considérablement.

 

 

Lamellé-collé au bleu de Franche-Comté

 


La crise s’est propagée si vite que les entreprises de travaux forestiers et les scieurs n’arrivaient pas à suivre, tandis que les forestiers manquaient d’argent pour financer l’abattage et laissaient parfois les arbres pourrir sur pied. En conséquence, le marché de bois scolyté a été tué dans l’œuf, car il était de plus en plus difficile de définir si la grume était fraîche et donc utilisable, ou provenait d’arbres morts mais restés debout, ou pire de piles bords de route laissés plus ou moins à l’abandon.

 


 

China connection

 

 

Dès 2019, des voix se sont élevées en France, mais aussi en Suisse et en Allemagne, pour utiliser le bois scolyté en construction. Particulièrement impactés, les pays germaniques étaient également bien équipés en production de panneaux CLT, et surtout réactifs. De sort que le bois bleu a en partie disparu à l’intérieur des panneaux CLT.

 

 

Beaucoup de bois et beaucoup de possibilités de recourir aux sciages d'épicéas scolytés.

 

 

Mais comme la crise a frappé des millions d’arbres, générant des dizaines de millions de m3 de bois scolyté, l’export notamment vers la Chine a explosé. En conséquence, les douanes ont reflété une forte augmentation des importations de grumes d’épicéa, interprétée parfois comme la menace d’une prédation de la Chine sur le résineux européen. De fait, livrer ainsi des millions de m3 a été aussi une façon d’attirer la convoitise internationale.

 

 

Un grand gaspillage de carbone

 

 

En France, il n’y a pas eu de construction en bois scolyté. Pas d’ossatures bois invisible mais avec du bleu, pas de CLT avec du bleu, par de planches, de bastaings, de bois collés. Que s’est-il passé ? Pendant plusieurs années, la filière bois s'esquivait quand on lui demandait pourquoi les constructeurs ne peuvent pas acheter du bois d'oeuvre bleu moins cher pour fabriquer leurs murs à ossature bois, et on comprend maintenant pourquoi. Conformément à un accord passé notamment par Fibois GE juste avant le déclenchement de la crise des scolytes, la réaction de la filière a été calibrée.

 

 

Travaux en cours

 


Admettons qu’un marché du bois scolyté se soit trouvé : dans ce cas, le constructeur A aurait acheté du bois d’œuvre scolyté notamment via les négoces à des prix modiques et les scieurs auraient eu du mal à écouler le bois de qualité, les prix auraient plongé. A lieu de cela, de façon tacite, aucun marché du bleu ne s’est ouvert, ni chez les négoces, ni chez les scieurs. Les grumes de qualité suffisante ont été sciées de façon à récupérer le bois frais non bleu, vendu au bon prix.

 


Le reste (arbres trop jeunes ou trop vieux notamment) a été acheminée en Nouvelle Aquitaine et en Bretagne par des trains. Le bois a été consommé notamment par les papetiers et les fabricants de palette. Et l’export outre-mer a fait le reste. Petit à petit, avec la pandémie, les prix des sciages se sont envolés. Mais les prix d’achat des grumes scolytées n’ont pas vraiment suivi.

 


Certes, les scieurs perdent du temps et de la matière pour ressortir le bon bois d’une grume. Mais pour la filière, c’est beaucoup plus simple de ne pas ajouter une catégorie de produit, qui plus est économique. Cette réaction de la filière cadre avec une éducation longue durée menée en France pour améliorer la qualité des sciages.

 

 

Vert-bleu, mort ou décomposé ?


 
Il était admis depuis la tempête Lothar et aussi Klaus en 2009 que les caractéristiques mécaniques des résineux ne sont pas affectées par le bleu. En 2019, FCBA a proposé à la filière de superviser la transformation des épicéas scolytés afin de faire le tri entre les arbres frais et les grumes en décomposition, mais cela ne s’est pas fait.

 

 

Un chantier qui ressemble somme toute aux autres.

 


A présent, FCBA travaille cependant sur une analyse comparative des performances mécaniques selon trois types, l’arbre vert, l’arbre mort sur pied et la grume bord de route. Elle a proposé ce type d’étude dans le cadre des Assises de la forêt et du bois, sans être pour l’heure sûr d’un accord de financement.

 

 

Il n’est jamais trop tard

 

 

A présent, à la faveur de période humides, la crise des scolytes s’est résorbée dès 2020 en Allemagne et un peu plus tard en France. Cela ne veut pas dire que le scolyte ait disparu, il est désormais endémique comme en Saxe depuis 150 ans, il faudra contrôler les forêts régulièrement, distribuer des pièges à phéronomes et surtout cesser de planter des épicéas dans les plaines et sur des terrains inadaptés.

 


Cette première grande crise écologique de la forêt française laisse un goût amer. La filière bois a opéré de façon efficace mais le coût émissif est monstrueux. Personne ne s’est insurgé contre cette stratégie qui fait que des bois réservés le plus souvent à des usages de bois d’œuvre, et donc à la captation de carbone longue durée, soient perdus. Pire, l’export des grumes scolytés a été instrumentalisé pour diaboliser la Chine. Est-ce que la France va gérer la prochaine crise écologique de la forêt française de la même façon ?

 


 

Le silence des agneaux

 

 

Il est étonnant qu’en Europe, les nombreux architectes du biosourcé n’ont pas réagi à cette situation, ou très tard. Malheureusement, le scolyte va continuer son œuvre mais heureusement, il est encore possible de changer les mentalités. En 2019, l’agence Paillard construisait pour Préval une Recyclerie publique, en exploitant une parcelle de bois communal attaquée par les scolytes.

 


Le contexte de la recyclerie invitait à utiliser le bleu y compris en zones vues, mais cette opération a été compliquée. Déjà, à Maîche, obtenir des sciages bleus a été une gageure. La grande entreprise franc-comtoise Simonin s’est chargé du collage qui n’a pas posé de problème. Par contre, il semble qu’il s’agissait là d’une opération isolée, Simonin ayant du mal, de son côté, à acheter du bois bleu sur le marché.

 

 

Teckicéa militant

 

 

A présent, Teckicéa construit ses nouveaux bureaux à Pontarlier avec l’architecte Nicolas Favet, le pionnier du zéro carbone en France. Il s’agit d’un bâtiment en bois R+1 d’une assise de 250 m2, occupée au rez-de-chaussée par un cabinet comptable. Le chantier a été visité le 28 janvier dernier avec Cluster Robin.s et sera terminé dans le courant de l’année.

 


Construire ses propres bureaux en bois, c’était trop facile pour Sylvain Rochet. Construire en bleu, c’était le bon challenge et il a effectivement taper dans le dur de la filière locale. Mais Teckicéa a fini par s’imposer, et Simonin lui a livré les collages, de même qu’X-LAM, le fabricant franc-comtois de CLT, a incorporé le bleu dans ses panneaux.  La Scierie Laresche et Charpente Pontarlier sont partie prenante. La performance est E3C2.

 

 

Pas de marché

 

 

Sans doute, à présent, la construction en bleu deviendra un peu plus facile, d’autant que le mouvement frugal, très actif dans le Grand Est mais en fait présent un peu partout, a compris l’enjeu. Il reste cependant à mobiliser la commande publique, mais surtout à créer un marché de toute pièce. C’est-à-dire établir un rapport entre le prix d’achat d’un épicéa abattu vert et bleu qui ne soit pas trop défavorable et un prix de sciage intéressant pour toutes les utilisations.
Pour l’instant, cela ne va pas se faire, la filière fait bloc et les habitudes sont prises, par ailleurs, les prix des sciages sont hauts comme jamais. Surtout, en amont, les rapports entre Fransylva, les experts forestiers, le CNPF, les coopératives, l’ONF et les communes forestières empêchent toute évolution conjointe. Tant pis pour eux car les épicéas attaqués continueront d’être bradés. Et tant pis aussi pour la construction bois et la prise de conscience citoyenne. Il est vrai que le regard a été détourné ces dernières années vers l’export des grumes de chêne.

 


Source : batirama.com/Jonas Tophoven © Teckicéa

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