À 62 ans, le Dr Jean-Philippe Grimaud mène une existence que peu pourraient imaginer, partagée entre la précision extrême d’un bloc opératoire où chaque incision peut changer une vie et la rigueur méthodique d’un chantier de plomberie où chaque tuyau mal raccordé risque de provoquer un désastre domestique. Ses matinées sont donc consacrées à la chirurgie cardiaque, où il intervient sur des artères coronaires fragiles ou des valves aortiques endommagées avec une concentration absolue, tandis que ses après-midis le voient troquer la blouse blanche contre un bleu de travail, saisir pince coupe-tube, cintreuse et sertisseuse, et s’engager dans des installations de chaudières et des raccordements de tuyauterie avec la même exigence qui fait de lui l’un des 534 chirurgiens cardiaques en activité en France.
Depuis plus de trente ans, Jean-Philippe Grimaud officie à la clinique Saint-Augustin de Bordeaux, mais dès qu’il franchit les portes du bloc opératoire, il rejoint ses chantiers avec la même rigueur et le même souci du détail que lorsqu’il prépare une opération délicate. Cette transition, qui pourrait paraître inconcevable pour beaucoup, ne lui demande pas de compromis sur la qualité : au contraire, elle lui permet d’exprimer une autre forme de précision, tout en lui permettant de poursuivre sa passion pour la technique et la résolution de problèmes concrets.
Chirurgien cardiaque depuis une trentaine d’années à Bordeaux, Jean-Philippe Grimaud a décidé de passer un CAP plomberie en 2018 et a transformé sa passion en seconde profession. © Vidéo YouTube / Sud-Ouest
Jean-Philippe incarne un phénomène professionnel aujourd’hui reconnu sous le nom de slashing, ou le fait d’exercer plusieurs métiers simultanément, par choix et par passion, et non par nécessité financière. Dans son cas, cette double activité ne relève pas simplement d’un passe-temps, mais également d’un engagement tangible et structuré : en choisissant de combiner ces deux univers apparemment opposés, il redéfinit la notion même de polyvalence professionnelle, et montre que la minutie et la patience, qualités indispensables pour opérer un cœur humain, peuvent s’appliquer tout autant à des installations de plomberie complexes.
L’histoire de la reconversion artisanale de Jean-Philippe commence par une frustration bien concrète : confronté à des délais interminables pour faire intervenir un plombier dans sa propre maison, il décide d’apprendre lui-même le métier. Ce qui débute comme un intérêt pour quelques réparations simples se transforme rapidement en véritable passion, l’amenant à suivre des cours dans un institut bordelais, puis à décrocher un CAP dans un lycée professionnel (en 2019), avant de créer sa micro-entreprise, Grim’eau.
Chaque chantier devient alors l’occasion de mobiliser la même rigueur que dans ses interventions chirurgicales car, pour lui, la chirurgie et la plomberie ne sont pas si éloignées que cela : toutes deux exigent anticipation, concentration, précision et capacité à résoudre des problèmes complexes. "Dans les deux cas, ce sont des problèmes de tuyauterie", aime-t-il plaisanter dans ses interviews, mais derrière la plaisanterie se cache une conviction solide : la minutie et la rigueur sont universelles et se déclinent dans tous les métiers techniques. Ses clients, souvent étonnés par son parcours, finissent par constater la qualité exceptionnelle de son travail, et certains n’hésitent pas à comparer sa maîtrise à celle d’un chirurgien appliqué, tant dans la pose d’un chauffe-eau que dans le raccordement d’un réseau complexe de tuyauteries.
Cette existence hors norme n’est pas sans contraintes : organiser une journée entre opérations chirurgicales et interventions sur chantier demande une discipline rigoureuse et une gestion du temps qui frise l’exploit, tandis que certains clients, confrontés à des imprévus ou des retards, ont parfois exprimé leur impatience. Les institutions elles-mêmes, comme le Conseil de l’Ordre des médecins ou les plateformes de micro-entrepreneuriat, ont accueilli ce projet avec scepticisme, peinant à envisager qu’un praticien aussi hautement spécialisé puisse légitimement cumuler deux métiers si différents. Malgré ces obstacles, Jean-Philippe Grimaud a su trouver un équilibre, réduire progressivement son rythme tout en conservant la qualité de ses interventions et, surtout, continuer à conjuguer ses deux passions.
Au fil des années, cette double vie est devenue bien plus qu’une curiosité insolite : elle constitue un exemple tangible de réinvention personnelle et professionnelle, démontrant que la curiosité, la discipline et la maîtrise technique peuvent transcender l’âge, les codes et les spécialisations, et que la passion pour un métier n’est jamais incompatible avec l’envie de se confronter à une autre exigence, aussi différente soit-elle.
Entre cœurs humains et tuyaux domestiques, le Dr Grimaud prouve qu’aucune compétence ne s’oppose à une autre dès lors qu’elle repose sur la précision, l’attention aux détails et la volonté de maîtriser chaque geste, qu’il s’agisse de sauver une vie ou de réparer un réseau d’eau. C'est d'ailleurs ce qu'il a raconté aux CAP Plomberie et les Bac Pro du lycée professionnel de Blanquefort – établissement où le plombier a obtenu son CAP en 2019 – lors d'une intervention : qu'il ne fallait pas que la filière artisanale soit "dévalorisée, qu'ils avaient eu raison de la choisir et que ce n'était pas une filière par défaut, et qu'on pouvait, si on était sérieux, bien gagner sa vie, faire du bon boulot et être heureux dans la vie" (propos recueillis par France Bleu).
Evolution et valorisation des métiers du BTP
Le Dr Jean-Philippe Grimaud mène une vie que peu pourraient imaginer : chirurgien cardiaque le matin, plombier à ses heures perdues l’après-midi. Entre bistouri et pince coupe-tube, il jongle. Portrait.