Possibilités et limites du réemploi : le bois face au cirque de la circularité

Nouvelle Grande Halle de l'académie Fratellini en construction, architecte Atelier du Pont

La rénovation de l’Académie Fratellini, école supérieure des arts du cirque à St Denis, montre les possibilités et les limites actuelles du réemploi dans la construction.




Le réemploi s’impose aujourd’hui grâce à la RE2020 qui le gratifie d’un apport nul de carbone. Un certain flou existe entre les notions de réemploi, de réutilisation, de ré-usage, entre le réemploi in situ et ex situ. Mais cela n’affecte pas la valorisation carbone, même si le matériau de réemploi doit être acheminée de très loin.

 

Colloque à l'académie Fratellini, le 8 juin 2023.

 

Justement, lors du colloque de l'Académie Fratellini le 8 juin, pour une opération à Pierrefitte-Stains avec Bouygues Immobilier, l’architecte Jean Bocabeille évoque la recherche de briques de réemploi d’une certaine qualité que le réseau local ne parvient pas à fournir, de sorte que les 1000 m² de briques requises seront finalement sourcée chez l’Allemand Klinker Historica (Gelsenkirchen).

 

Stockage

 

A l’académie, la représentante de La Plaine Commune intervient pour certifier que l’offre locale montera en puissance. Il semble que ce milieu bute sur la question des lieux de stockage, le "foncier". Par contre, la représentante de Tricycle, Gennevilliers, une enseigne spécialisée dans le recyclage, le réemploi, l’upcycling et le curage, insiste sur le fait que ce n’est pas l’offre qui manque, mais la demande.

 

Monde ancien

 

Même en ces terres franciliennes de destruction permanente, il n’y a donc pas aujourd’hui de réseau opérationnel, même pas pour 1000 m² de briques ?  Ce qui intrigue également, c’est que la modératrice Margotte Lamouroux, dans ce colloque solidement préparé par le CNDB et Ekopolis, rassemble des acteurs architectes anciens et connus :

 

  • Loïc Julienne de Construire qui a pour ainsi dire lancé le réemploi avec cette académie Fratellini il y a vingt ans, notamment pour les bardages ;
  • Frédéric Denise d’Archipel Zéro qui a impressionné tout le monde avec la Ferme des Possibles de Stains, notamment sur le plan architectural, mais c’était en 2020 ;
  • Jean Bocabeille de BFV qui a séduit à la même date avec la crèche justice Paris 20e.

 

Margotte Lamouroux a modéré un ensemble de valeurs sûres rassemblées par Atelier du Pont et l'Académie pour engranger les retours d’expériences, avec des interlocuteurs qui sans aucun doute continuent dans cette voie. Sauf qu’on ne la voit pas se tracer, sinon chez Atelier du Pont qui a été choisi pour la rénovation de l’académie, en cours, et encore. Anne-Cécile Comar doit constater que les éléments de structure de la grande halle, en lamellé-collé, ont été déclassés au point qu’il ne lui reste plus qu’à en faire du mobilier.

 

Un public jeune, nombreux et concerné.

 

Le bois structurel

 

Ronan Béziers La Fosse, un ingénieur bois de l’ESB directeur technique adjoint de BTP Consultants, explique que l’on parvient bien à requalifier aujourd’hui les bois massifs, y compris pour leur réattribuer des performances structurelles. C’est par contre plus difficile pour les bois collés. Dans le cas des structures de la Grande Halle, il s’avère qu’elles ont été sous-dimensionnées à l’époque, et que l’on évalue mal la fatigue entraînée par l’usage circassien. Mais au-delà de ce cas précis, le colloque co-organisé par le CNDB lève le lièvre de l’incompatibilité actuelle du réemploi de quasiment l’ensemble des constructions structurelles en bois des 20 dernières années.

 

Le réemploi structurel, un sujet brûlant

 

Présent au colloque dans le public, le thésard Cifre Paul-Martin Barbet (agence Artbuild) travaille justement sur le réemploi structurel du bois. Il précise :

 

  • AcerBois (label pour le bois lamellé-collé) est en train d'effectuer des recherches pour caractériser le comportement mécanique du bois lamellé-collé tout au long de son usage. Ce travail pourrait permettre d'enrichir les connaissances sur le vieillissement des colles et leurs impacts sur le ré-usage.
  • Dans ce cadre, un rapprochement est en train de se faire entre Valobat – Acerbois Glulam – Bureaux de contrôle pour créer un groupe de travail sur le réemploi du lamellé-collé.
  • Le bois de charpente fait également partie des 29 familles propices au réemploi et les premiers guides voient le jour.
  • Par ailleurs de nouvelles recherches sur le soudage du bois (par friction) sans colle pour du bois structurel sont en phase d'expérimentation.

 

Ce sont des premiers éléments prometteurs pour l'avenir de la filière.

 

La poutre en acier bat le bois

 

Si l’on rajoute un exemple cité où le réemploi de poutres en acier remplace à bon compte le recours à des poutres neuves en BLC, le thème du réemploi est un piège en train de se refermer sur une filière de construction bois aveugle, complètement concentrée sur sa capacité innovative en alternative au béton, mais incapable de se projeter, sauf l’illustre Julius Natterer, sur cette situation future. Ce qui n’empêche pas l’Atelier du Pont de reconstruire la Grande Halle avec du BLC.

 

Lamellé-collé déclassé.

 

Le réemploi stimule la déconstruction

 

La volonté politique associée au réemploi est la diminution des déchets. Pas forcément la diminution de l’empreinte carbone de la construction. Car pour que le réemploi marche, il faut beaucoup de déconstruction, ce que signale Mathieu Paradar Arroyo de R-Use (arrêter de déconstruire !), mais pas l’architecte Jean Marc Weill qui intervient en conclusion. Par ailleurs, si le réemploi est forfaitairement aligné sur le zéro carbone, il n'en va pas ainsi de la réalité.

 

Mobilier développé par Atelier du Pont  à partir de bois déclassé.

 

Le réemploi tel quel

 

Le réemploi, ennemi du bois ? Sans doute, si l’on laisse de côté comme dans ce colloque le seul domaine où ce réemploi fait sens : Réutiliser les bâtiments tels qu’ils sont sur place et bâtir autour en s’appuyant sur leur capacité de portance. Une vue de l’esprit compte-tenu des contraintes pratiques et des règlements en tout genre, mais la seule action qui coche la case du carbone au moment où les forêts canadiennes brûlent.    



Source : batirama.com/Jonas Tophoven© Jonas Tophoven

L'auteur de cet article

photo auteur Jonas TOPHOVEN
Jonas Tophoven est journaliste de la presse professionnelle de la construction et du bois en France et en Allemagne depuis 30 ans. Le thème qui lui tient particulièrement à cœur est la réduction drastique des émissions de GES dans la construction, première émettrice humaine du monde devant l'agriculture, avec un impact renforcé en France. Il a d'abord travaillé pendant 12 ans sur la construction sèche, puis depuis 15 ans sur la construction bois préfabriquée et il collabore depuis 10 ans à la programmation des quelque 150 conférences annuelles du Forum Bois Construction, congrès des acteurs de la construction biosourcée.
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