Terre crue : 4 techniques à redécouvrir

Terre crue : 4 techniques à redécouvrir

La terre crue offre l’opportunité de découvrir un savoir faire ancestral… Elle permet de redonner vie à des bâtiments anciens ou créer des espaces au confort inédit. Pisé, bauge, briques ou torchis permettent de construire des murs monolithiques ou mixtes.






 

Outre son usage courant dans le bâti traditionnel, en tant que mortier de liaison ou enduit, la terre crue permet de construire des murs monolithiques, selon les techniques du pisé ou de la bauge, des murs appareillés, en briques formées ou moulées, ou encore des murs mixtes, dont la structure bois est garnie de torchis. Ces quatre techniques, largement représentées dans le patrimoine architectural français, sont répertoriées dans 42 départements. Principes de construction très fréquemment mis en œuvre jusqu’à la dernière guerre, ils ont été ensuite abandonnés au profit de systèmes industriels plus adaptés à l’urgence de la demande. Les années 80 voient renaître un intérêt pour ce matériau naturel, intemporel et aux qualités indéniables (quartier de logement sociaux à l’Isle-d’Abeau, dans la banlieue lyonnaise…). On redécouvre les techniques oubliées, on les adapte aux contraintes de la société moderne, en les mécanisant le plus possible et en tentant de réduire les délais de construction.

 

Un patrimoine rural et urbain important

 

Dans la plupart des régions, le bâti en terre crue a été recensé, mais il arrive encore souvent de découvrir des murs de terre derrière un enduit dégradé. Outre les nombreux murs de clôture et bâtiments agricoles,crue1-377.jpg le patrimoine rural est composé d’habitations, mais aussi de châteaux, d’églises, d’écoles, d’ateliers d’artisans, etc. Le patrimoine urbain, en pisé, adobe et torchis est également très important. Aujourd’hui, la rénovation et l’aménagement de ces multiples constructions dominent fortement le marché de la terre crue. Les principaux désordres sont dus à l’humidité, à la structure du bâti et à des interventions antérieures néfastes. Établir le diagnostic et comprendre les caractéristiques du matériau permet de proposer une restauration compatible avec le bâti ancien et l’usage qui en est fait actuellement.

 

Pisé, adobe, bauge, torchis, ces quatres techniques reviennent au goùut du jour, en s'adaptant aux contraintes de la société moderne. Ici un mur en pisé réalisé par Vincent Rigassi. 

 

Un coût initial à relativiser

 

La construction neuve, encore très résiduelle, connaît une progression régulière et offre une ouverture intéressante à ceux qui se laissent charmer par les atouts de la terre crue. Bien que dérisoire face à la présence massive de l’industrie du bâtiment, la filière terre crue grignote peu à peu du terrain, lentement mais sûrement. La notion de coût de revient de la construction en terre crue est indissociable de diverses économies liées à la nature du matériau. Économies d’énergie à la fabrication, d’énergie de chauffage pour les usagers, de maintenance du bâti, de recyclage en fin de vie, etc. Sans parler du confort et de santé des usagers, non quantifiables.Intégrer ces paramètres permet de relativiser le coût initial.

 

Trop peu d’artisans formés

 

De l’avis des architectes, les artisans qualifiés ne sont pas assez nombreux. Pourtant, les stages de formation à la terre crue ne manquent pas. Capeb, CAUE, fabricants de produits prêts à l’emploi et les nombreuses associations œuvrant pour la conservation du patrimoine traditionnel en proposent régulièrement depuis quelques années. Il s’agit à présent de faire reconnaître cette qualification et de valoriser ainsi le savoir faire acquis.

 

Source: batirama.com / Emmanuelle Jeanson

 





 

Solution n° 1 : Le pisé 

 

Typique dans le centre du pays et le long du couloir rhodanien, le pisé est largement diffusé fin 18e par le Lyonnais François Cointeraux. On la rencontre aussi en Bretagne, Normandie, Aquitaine, Ile de France et Vendée. Les bâtiments ont couramment 2 niveaux, parfois 3 ou 4.Les murs, enduits ou laissés bruts (l’extérieur durcit avec le temps), sont épais de 50 cm en moyenne. La prise se fait par compactage.

 

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Caractéristiques :

 

- Densité : 1,7 à 1,9 T/m3.

 

- Sol à texture sableuse ou sablo-graveleuse.Un sol limoneux ou argilo-sableux convient aussi.

 

Mise en œuvre :

 

- La terre, malaxée et humidifiée (8 à 12 % d’eau) est entreposée à proximité. Elle n’est pas amendée. Actuellement, le transport de la terre et son malaxage sont mécanisés. Le pisé est parfois stabilisé à la chaux hydraulique naturelle. La prise, plus rapide, s’effectue alors sous bâche plastique, en 2 ou 3 semaines.

 

- La terre est compactée dans un coffrage. Le coffrage (banche) est composé de 2 panneaux en bois, (actuellement en contreplaqué ou aggloméré) longs de 2 à 4 m et hauts de 80 à 100 cm. Il est posé à cheval sur le soubassement, maintenu par des clefs traversantes qui seront noyées dans la maçonnerie puis retirées lors du décoffrage. Avec un fond de banchage (planche fermant une des extrémités), la banchée est arrêtée verticalement. Avec une banche simple, le raccord de banchée sera en biais (à l’équillade).

 

- Une première couche de terre de quelque 12 cm est jetée dans la banche, compactée aux pieds puis damée en 2 passages, par un ou deux piseurs.

 

- Un nouveau lit de terre est ajouté, et ainsi de suite. La banchée est achevée lorsque la terre compactée atteint l’arase supérieure du coffrage. Celui-ci est démonté aussitôt et remonté à la suite. Chaque nouvelle banchée est posée à cheval sur deux autres de la couche inférieure.

 

crue3-377.jpgLa première levée (couche de terre) est terminée lorsque le tour du bâtiment est réalisé.

 

La levée suivante est posée lorsque le retrait de la précédente est achevé (en 1 ou plusieurs jours).

 

Les ouvertures sont ménagées au fur et à mesure, par des cadres en bois placés dans le coffrage, ou percées dans le mur terminé, à l’emplacement défini par les cadres et linteaux noyés dans le pisé au cours de sa réalisation. Afin de limiter l’érosion et/ou “ d’accrocher ” un enduit de finition à la chaux, un mortier de chaux, résistant aux intempéries est souvent associé, sur 5 à 12 cm d’épaisseur, au pisé.

 

Après restauration, un nouvel enduit à la chaux faiblement hydraulique est, la plupart du temps, posé pour uniformiser l’aspect, isoler et protéger le pisé. Il est mis en œuvre à la truelle, en 2 ou 3 couches, en respectant les temps de prise.

 





 

Solution n° 2 : L'adobe (brique de terre cuite)

 

  Ces blocs de terre crue sont moulés et séchés, puis appareillés, dans des murs porteurs ou en remplissage de murs en pan de bois. Dans le Midi toulousain-Gascogne, les briques crues sont fréquemment combinées aux briques cuites. Pierres ou galets y sont parfois associés. Très présent en Champagne, sous forme de “ carreaux ” de terre, l’adobe se retrouve plus ponctuellement en Auvergne et dans les autres régions de terre crue, souvent utilisé en rénovation pour remplacer le pisé (mur porteur de 30 à plus de 50 cm), ou le torchis manquants.

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Caractéristiques :

 

- Densité de 1,4 à 1,8 T/m3 - Sol argilo-sableux, avec une bonne proportion de sable. Mise en œuvre : - La terre, épierrée, émottée, tamisée, est arrosée jusqu’à devenir presque de la boue. Elle repose 48 heures avant d’être malaxée aux pieds, fourche, râteau… On y ajoute des fibres végétales ou animales, pour 30 % du volume total. - Le moule est un simple cadre de bois sans fond fabriqué aux dimensions choisies. Il permet de mouler un ou plusieurs blocs à la fois.Les dimensions classiques sont celles des briques : 22cm de long, 10,5 cm de large et 5 cm de haut (ou encore 28 x 13,5 x 5, ou 40 x 20 x 8,5, etc.). - Le moule est mouillé, une portion de mélange est jetée dedans (expulsion des bulles d’air), arasée et démoulée sur le sol saupoudré de sable ou de paille. Le bloc est retourné plusieurs fois pour homogénéiser le séchage, long de 3 à 4 semaines. - La terre peut aussi être façonnée à la main, ou découpée au fil ou à la bêche. Les briques sont fabriquées près du gisement, séchées, puis transportées sur le chantier. - Les blocs sont aspergés avant d’être assemblés, au mortier de terre (la même) ou à la chaux, sur un soubassement en pierre ou brique, à raison de 80-100 cm par jour afin que le mortier se tasse. L’épaisseur du mur dépend du positionnement en boutisse (largeur) ou en  panneresse (longueur) des blocs. L’ouvrage traditionnel est en général enduit.  

 

Une alternative : le BTC

 

  crue5-377.jpgRendement peu compétitif et importantes contraintes de fabrication de l’adobe (gisement et surface de séchage importants, dépendance de la météo, planning de fabrication, …), entraînent les artisans à utiliser le bloc de terre crue comprimée (BTC). La terre, souvent stabilisée à la chaux ou au ciment, est compactée dans les moules d’une presse. Malgré l’augmentation de rendement, la technique reste artisanale. Le BTC est accessible mais reste cher (environ 33 €/m2 de mur simple épaisseur). Il est souvent utilisé dans le neuf, en complément d’autres matériaux, pour ses qualités esthétiques (coupole sans coffrage, voûte nubienne, …), comme isolant, ou en paroi chauffante, à laquelle est intégré un réseau de tuyaux. Les briques de terre crue extrudées, identiques aux briques cuites mais sans cuisson, sont également mises en œuvre, en intérieur.  

 

Solution n° 3 : La bauge

 

Technique la moins connue, elle est très rarement mise en œuvre dans le neuf, en raison de la contrainte des délais de mise en œuvre.

 

Ce système très “ rustique ” consiste à empiler, tasser, puis façonner des fourchées de terre amendée de végétaux. Moins courant que les autres techniques, il se retrouve en milieu rural, dans le quart nord-ouest de la France, notamment en Normandie, souvent associé au torchis. Les bâtisses en bauge atteignent 1 ou 2 niveaux, murs monolithiques de 50 à 80 cm d’épaisseur, enduits ou non. Une maison débutée au printemps est achevée à l’entrée de l’hiver. Elle doit sécher pendant des mois avant d’être habitable. L’enduit, facultatif, est traditionnellement posé une à plusieurs années après. De la bauge préfabriquée, en gros blocs moulés, assemblés avec une grue, a donné lieu à quelques constructions neuves en Ille et Vilaine et dans la Manche.

 

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Caractéristiques :

 

- Densité : 1,7 T/m3

 

- Sol argileux à argilo-sableux

 

Mise en œuvre :

 

- La terre extraite est épierrée, étalée et mouillée. Elle est malaxée jusqu’à devenir une pâte à laquelle on mélange des fibres (paille rigide, foin, jonc, crin…). Le mélange est foulé plusieurs fois aux pieds, avant d’être apporté à l’endroit choisi.

 

- après appareillage d’un soubassement haut de 30 à 90 cm, des fourchées de mélange sont déposées sur celui-ci, à plat ou en oblique, avec un débord d’environ 5 cm. La levée est achevée lorsque toute la longueur du mur est garnie, sur 60 à 90 cm de haut. Les débords sont tassés à coup de trique (simple bâton). Après une à quatre semaines de séchage, le retrait, 2 à 3 cm, est effectué.

 

- Debout sur la levée, le maçon installe un cordeau ou une planche à l’aplomb du soubassement. Il retire l’excédent de terre en taillant le flanc du mur à l’aide d’un paroir (bêche plate à long manche, au bord affûté), ou, de nos jours, d’un coupe-foin, longue lame métallique. Comme pour le pisé, les ouvertures sont ménagées pendant la construction ou découpées après séchage, selon les régions.

 





 

Solution n° 4 : Le torchis

 

Typique de certaines régions, comme l’Alsace, la Lorraine, la Franche Comté, …, le torchis est aussi présent dans de nombreuses autres, combiné aux autres techniques de terre crue (souvent dans les niveaux supérieurs des bâtiments). La technique est appliquée verticalement mais aussi horizontalement, pour un torchis d’isolation dans un plancher en bois. Le mur obtenu, léger, n’a que 8 à 15 cm d’épaisseur. Il est mis en place une fois la toiture achevée. Les nombreuses zones de contact et sa faible épaisseur, le rendent peu isolant.

 

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Caractéristiques :

 

- Sol argilo-limoneux

 

Mise en œuvre :

 

- La terre est foulée, mouillée et étalée au sol. Mise à l’état de pâte molle (20 à 35 % d’eau), elle est amendée de fibre végétale hachée (orge, seigle, blé, lin…) mais aussi animal. Malaxé et remouillé, le mélange (le plus souvent des torches de paille liée à de l’argile ou un mélange paille terre eau) repose 1 à 2 jours.

 

- La nature du torchis dépend du type de colombage qu’il va combler : le soubassement reçoit des colombes dont la section détermine l’épaisseur du mur de torchis. L’espacement de ces poteaux (10 à 80 cm), la présence et le nombre d’écharpes (pièces de contreventement posées de biais) définissent la mise en œuvre.

 

- Trois types de support de torchis se rencontrent, parfois simultanément dans la même localité : les pans de bois à éclisses (éclats de bois insérés de  biais), les structures garnies de palançons (pièces de bois verticales) et celles dotées d’un clayonnage, ou recouvertes de lattis.

 

- Les éclisses servent de structure d’accroche aux torches de paille enduites de torchis.

 

- Les palançons sont entrelacés avec des baguettes (clayonnage).Ils servent de treillage au mélange.

 

- Le lattis est installé sur les 2 faces du mur et sert de coffrage au torchis.Après séchage, le lattis est couvert du même mélange.

 

- Le treillis est mouillé avant d’être garni, à la main ou à la truelle, de bas en haut et des extrémités vers le centre.Le tout est lissé.

 

- La première face garnie sèche une journée, avant que la seconde face du mur ne soit remplie du torchis, qui s’accroche sur la première couche.

 

- Plusieurs passages permettent de boucher le fissures dues au retrait.

 

- Des stries sont réalisées à l’extérieur avant séchage, afin d’accrocher l’enduit ultérieur, posé un à deux mois plus tard. Cet enduit à la chaux est mis en œuvre à la truelle, après humidification du support. Il peut couvrir le bois, ainsi protégé.

 

Les importants délais de mise en œuvre font que le torchis traditionnel n’est utilisé que pour les réhabilitations. Il existe des torchis prêts à l’emploi sur lattis, qui peuvent être projetés à la machine. De nouvelles techniques d’isolation se rapprochent du torchis, avec des végétaux préparés et liés à la chaux hydraulique, comme le mortier de chanvre. Les murs, épais de 40-50 cm, sèchent en 3 à 4 semaines. Le mortier de chanvre est aussi de plus en plus utilisé comme isolant intérieur.

 





 

Les constructions de terre crue abritent environ 30 % des habitants de la planète. D’un site à l’autre, les caractéristiques du sol varient. On prélève la terre de construction entre 20 et 40 cm en dessous de la surface afin d’éviter une interférence de la matière organique dans la qualité du matériau. Celui-ci peut être épierré, amendé, stabilisé avec un liant, généralement de la chaux hydraulique, qui permet de conserver à la terre sa capacité de transfert de l’humidité.

 

Les avantages de la terre crue…

 

- universelle et recyclable, matériau peu énergivore et durable dans de bonnes conditions

 

- bon isolant thermique et phonique si le mur est suffisamment épais

 

- régule l’hygrométrie et absorbe les odeurs.- incombustible.- “ Souple ” à mettre en œuvre, avec un outillage réduit

 

... et ses inconvénients

 

- mise en œuvre lente avec un temps de séchage, plus ou moins long

 

- main d’œuvre nombreuse et qualifiée, pouvant engendrer un surcoût par rapport à un système industriel

 

- sensible à l’eau (soluble) : le soubassement est indispensable. En maçonnerie appareillée en pierre, galet ou brique, hourdée au mortier de chaux (50 cm de haut environ), il empêche les remontées d’eau. La toiture protège du ruissellement.

 

En savoir plus :

 

“ Terre crue, techniques de construction et de restauration ” de Bruno Pignal. Collection : Au pied du mur. Editions Eyrolles

 

Quelques références :

 

- réseau Ecobâtir

- Centre écologique terre vivante de Mens

- Akterre, centre de formation et producteur de matériaux de construction et de finition en terre crue : akterre.com

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1 Commentaire


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  • par kiff
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Trop cool je voudrais aussi suivre une formation.

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