La terre crue par ceux qui y croient

Déchèterie et recyclerie par LIEUX F.AU.VES. © Lieux Fauves

Malgré la défection du francilien Cycle Terre, fabricant de briques de terre compressées (BTC), la filière de construction en terre crue bénéficie d’un fort engouement en association avec le btp (bois-terre-paille).




La terre crue apporte à la construction biosourcée une inertie qui lui fait défaut. Son bilan carbone et son statut d’alternative au béton de ciment en font la coqueluche des prescriptions actuelles. L’horizon constructif est le développement de murs porteurs sans ajout de ciment, le remplacement du béton de ciment en chape, dallages voire fondations, le développement de solutions contre l’incendie au profit des constructions biosourcées actuellement chahutées, la préfabrication, et surtout la réduction de coûts que justifie cependant le recours à la main d’œuvre et au savoir-faire, et aussi le confort hygrométrique des ouvrages livrés.

 

 

 

Un matériau omniprésent

Pour le monde de la terre crue, l’année 2024 semblait démarrer en fanfare. Le premier bâtiment important livré par le producteur francilien de BTC, Cycle Terre, venait d’être nommé à l’Équerre d’argent : le centre de Meulan-en-Yvelines par l’agence Tolila+Gilliland, présenté au Forum Bois Construction d’avril 2024 non pas dans l’atelier dédié à la terre crue, mais dans celui qui met en avant les stratégies de lutte contre l’inconfort estival.

 

BTC Cycle Terre à Meulan. Une réussite architecturale qui restera orpheline ? © Cyrille Weiner

 

 

 

Les appels à projets du Forum avaient suscité de multiples envois de projets avec terre crue, placés en atelier B2 (hors-site biosourcé) pour la paille enduite du Wallon Paille-Tech, ou en atelier A6 pour le collège de Béthoncourt par l’agence CRR avec des BTC. La médiathèque James Baldwin par Philippe Madec avait été pressentie mais l’architecte était en bisbille avec un prestataire qui avait mélangé du ciment à la terre crue. Il présente à la place la réhabilitation-extension d’un château dans le Bordelais (Atelier A2), avec un long mur en pisé en terre locale.

 

 

 

 

Un secteur adolescent

Douze éditions et années durant, le Forum n’avait pas abordé le sujet de la terre crue par un atelier dédié. Cette fois, locaux de l’étape, les Nancéens de Mil-Lieux (Jean-Philippe Donzé et Matthieu Fucks) étaient en mesure de proposer un retour d’expérience sur quinze années de pratique. Comme ils l’ont rappelé, l’agence est issue de la construction bois passive, mais souhaitait solutionner le problème de l’inertie du bois tout en "se désintoxiquant" du béton.

 

La Talaudière, école en construction par Gallet Architectes et Atelier des Vergers. © Galletarchitectes,mandataire+AtelierdesVergersarchitectes,associé

 

 

 

Paradoxalement, sa première opération conduit déjà à préfabriquer les éléments en pisé à cause du calendrier hivernal. Mil-Lieux a depuis exploré pas mal de cas de figure, notamment les expositions sismiques pour lesquelles le pisé est compatible cintré de bois. Parallèlement, l’agence expérimente sur les chapes et dalles en terre crue.

 

 

 

 

L’un des meilleurs ateliers du Forum

Dans le Grand Est, la première livraison d’une opération moderne en terre crue remonte à 2013 (Mil-Lieux). Envirobat Grand Est, qui suit le développement de ce marché de près, animait l’atelier avec Sylvie Feuga. En France, l’engouement pour la terre crue est récent. Pour LIEUX F.AU.VES, une recyclerie et déchèterie dans les Dombes a permis de franchir le pas dernièrement, même si Sandra Rudiger reconnaît que le pisé est présent partout dans cette région. Elle décrit une situation de prescription particulière : la terre du site, analysée, prescrit son mode d’utilisation et influe très en amont sur la conception du projet.

 

Prototype pour l'école de Châtenay-Malabry par Atelier A+ Samuel Delmas. Façade minérale en béton sec damé composé de 100% agrégats recyclés de démolition du site et cloison "terre/chanvre". Planchers lestés terre-sable. © Batiserf & Donato SA & LCA CONSTRUCTION BOIS

 

 

 

Quant à Xavier Davy d’Egis et Aurélien Lepoutre de DWL Architectes, leur bâtiment industriel de stockage bois à Quéven donne lieu à la construction de bureaux en paille porteuse enduite protégé par une charpente. La Talaudière, projet de Damien Gallet (Gallet Architectes) et Vincent Danière (Atelier des Vergers), poursuit l’expérience de l’école bois paille enduite de la ZAC de l’Horloge de Trévoux (Gallet Architectes) en expérimentant cette fois le pisé pour une autre école. Le final est réservé à Samuel Delmas, A+ Architectes Urbanistes, pour ce groupe scolaire de Châtenay-Malabry où l’envie d’utiliser la terre du site a dérivé vers un réemploi en mode pisé des gravas de déconstruction trouvés sur le site.

 

 

 

Un filon d’architecture

Au fil de ces projets, on se rend compte que l’intérêt pour la terre entraîne celui pour la paille, parce que, selon les propriétés du matériau trouvé sur le site, l’usage se portera tantôt sur des solutions porteuses, tantôt sur des enduits. Parallèlement, les architectes sont très intéressés par les effets esthétiques nouveaux que produit la conjonction de la terre crue et du bois. Le côté brut du pisé influe sur l’envie de charpentes différentes, brillamment illustrée par LIEUX F.AU.VES. Tout est à découvrir dans ce domaine pionnier et comme cela est la règle, les premiers qui le défrichent créent des chefs-d’œuvre.

 

 

 

 

Stop ou encore ?

L’atelier C6 du Forum est en fin de compte un atelier d’architecture. La qualité nouvelle des espaces justifie des prix évoqués de 1 000 euros le m2 de pisé, ou de l’enduit terre qui double le prix d’une paroi courante en plaque de plâtre peinte. Toutefois, quelques jours après cet atelier, Cycle Terre ferme ses portes. C’est peut-être aussi la conséquence d’une confiance erronée dans la possibilité d’utiliser les excavations du Grand Paris Express – en fait inutilisable à cause des adjuvants. S’ajoute une stratégie compréhensible mais peut-être coûteuse de se cantonner dans les parois non porteuses et de refuser l’ajout de ciment. Qui sait ?

 

L'un des mille lieux de la construction bois et terre crue de Mil-Lieux. © Mil-Lieux

 

 

 

La fermeture de Cycle Terre est un choc, mais son beau site devrait bénéficier d’une relance d’une façon ou d’une autre, au milieu d’une conurbation de dix millions d’âmes. L’aventure continue avec Herzog et De Meuron qui développent un plancher bois à hourdis en terre crue, et par le Lyonnais Terrio qui livre le projet de Quatre Cheminées à Boulogne (Dechelette Architecture) avec une façade constituée de blocs de pisé préfabriqués montant à R+4.

 

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Source : batirama.com / Jonas Tophoven

L'auteur de cet article

photo auteur Jonas TOPHOVEN
Jonas Tophoven est journaliste de la presse professionnelle de la construction et du bois en France et en Allemagne depuis 30 ans. Le thème qui lui tient particulièrement à cœur est la réduction drastique des émissions de GES dans la construction, première émettrice humaine du monde devant l'agriculture, avec un impact renforcé en France. Il a d'abord travaillé pendant 12 ans sur la construction sèche, puis depuis 15 ans sur la construction bois préfabriquée et il collabore depuis 10 ans à la programmation des quelque 150 conférences annuelles du Forum Bois Construction, congrès des acteurs de la construction biosourcée.
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