Comment prévenir l'augmentation de la sinistralité dans le bâtiment ?

Défauts d’isolation d’une toiture-terrasse

Les défauts de construction engendrent des frais importants liés à leur reprise, sans compter les accidents de chantier qui peuvent en découler. En dix ans, les prestations liées aux sinistres ont augmenté de 6 % par an.




Défauts d’isolation d’une toiture-terrasse. Photo de Patrick Faber retenue par le jury du Concours AQC 2022 "Évitez les désordres, apprendre par l’image"

 

 

Quelques-unes des images du concours 2022 de l'AQC... Les inscriptions au concours 2023 sont ouvertes, jusqu'au 31 mars !

 

Les évolutions des modes constructifs ont leurs effets pervers, comme le relèvent les derniers rapports de l’observatoire de la qualité de la construction diffusés par l’Agence Qualité Construction. Les prestations annuelles payées pour la reprise des défauts ont crû de l’ordre de 6 %, soit quelque 850 M€ par an contre environ 500 au début de la décennie.

 

Graphique indiquant la monté du taux de sinistralité chaque année, de 6% par an en moyenne

En 10 ans, le montant des prestations payées pour la "dommages-ouvrage" a augmenté de 75 %.

 

En témoignent les défauts de carrelage liés à l’usage d’isolation en polyuréthane projeté en maisons individuelles. Si la solution est intéressante et a depuis quelque temps été revue et corrigée, elle a cependant causé un pic de défauts de carrelage très lourds à gérer : le niveau entier est à reprendre. De même, le changement d’architecture proposant de passer des toits en pente aux toitures-terrasses engendre l’apparition de fuites ; ici aussi, les opérations de corrections sont importantes.

 

En logements collectifs, le développement des procédés destinés à l’accueil des personnes à mobilité réduite crée son lot de soucis : défauts d’étanchéité des balcons, fragilité des calfeutrements… Les réseaux hydrauliques défectueux sont encore nombreux, et leur remise à niveau demandent une intervention souvent lourde.

 

Les défauts d’étanchéité aggravés par la construction bois

 

L’étanchéité à l’eau demeure le problème majeur des constructions (64 % des cas, en croissance), quel que soit le secteur. Les experts missionnés pour l’Observatoire annuel indiquent que la structure bois, si elle est soulignée, ne provoque pas plus d’infiltrations, mais que les conséquences sont plus graves.

 

planches gondolées sur une toiture

Le bois dans la construction fait l'objet de nombreux sinistres. Photo de Eric Nicolas, 2ème prix du concours de l'AQC 2022.

 

 

Par ailleurs, de nouveaux concepts de menuiseries comme les volets coulissants, qui apparaissent sur les chantiers neufs ou sur les façades existantes traitées avec une isolation par l’extérieur, commencent à interpeller. La qualité des volets comme celle des systèmes coulissants (rails, galets…) connaissent des défauts importants et lourds en réparations.

 

À noter aussi que le développement de l’isolation reste un domaine particulièrement riche en subtilités à maîtriser. Deux exemples. L’isolation des planchers bas d’immeuble fait parfois les frais d’un défaut de traitement des poutres : d’où la présence de ponts thermiques assurés. En résidentiel, éviter le déplacement des descentes d’eau pluviale ou de poteaux de clôtures créent le même problème. La qualité des rénovations tient réellement à ces détails.

 

Les solutions nouvelles demandent plus de soin et une conception pointue

Nous avons interviewé Christel Ebner, directrice Observatoire et Évaluation des risques à L’Agence Qualité Construction.

 

Photo de Christel Ebner, de l'AQC

"Mode constructif récent, les sinistres liés au bois ne ressortent pas dans notre base de données. Mais, c’est un point d’alerte," indique Christel Ebner.

 

 

Quelle analyse faites-vous des derniers chiffres de la sinistralité en bâtiment ?

 

Christine Ebner : Les résultats des remontées réalisées par les experts soulignent une stabilité. En maisons individuelles, que ce soit en volume ou en coût, les désordres de revêtement de sol intérieur arrivent très nettement en tête. Cela concerne très majoritairement les carrelages. Cependant, on enregistre un reflux au cours des dernières années. Selon nous, on doit y voir l’effet de la modification des DTU 52.1 et 52.2 sur la pose scellée et collée des carrelages. De fait, la formulation des mortiers de scellement a été revue pour réduire le retrait, et les indications sur le joint périphérique ont été soulignées. De même, le texte a été clarifié pour que les applicateurs choisissent la bonne colle selon le type de chape, anhydre ou hydraulique. C’était source d’erreurs.

Pour ce qui concerne les fondations en maisons individuelles, ces désordres arrivent en deuxième place dans le classement en valeur en raison du montant de prestation de traitement. Mais ils n’apparaissent pas dans le "Top 10" en nombre de cas. Il s’agit d’un effet de la loi Elan* qui demande d’effectuer une étude de sol pour mettre en évidence la présence d’argile.

En collectif, les cas les plus importants portent sur les fenêtres et portes-fenêtres. Deux explications : les maîtres d’œuvre retiennent des menuiseries à ouvrant caché pour leur esthétique, mais elles tolèrent peu les défauts de fabrication. Ensuite, cela tient au montage, aux terrasses et balcons, de portes-fenêtres sans seuil adapté aux personnes à mobilité réduite, mais sensibles aux défauts d’étanchéité, notamment quand elles sont face au vent dominant.

 

Pourquoi les défauts d’étanchéité à l’eau sont toujours majoritaires (64 % actuellement) et augmentent (61 % des cas en 2008-2018) ?

 

Christine Ebner : On construit beaucoup de terrasses qui présentent de nombreux points singuliers… Quant aux défauts liés aux canalisations, les réseaux intérieurs réalisés en cuivre manifestent généralement de la corrosion huit à neuf ans après la pose. Avec du matériau de synthèse, c’est dès la mise en eau que l’on constate l’absence de serrage, de sertissage ou les cassures lors du cintrage des tuyaux.

 

Les solutions de construction biosourcées se développent. Engendrent-elles de nouvelles pathologies ?

 

Christine Ebner : Le bois est évidemment sensible à l’eau. Il faut le protéger pendant le chantier et lorsque le bâtiment est en usage. Sinon, on verra apparaître des moisissures, des pourrissements… Ce sont de nouvelles pratiques à diffuser. Pour ce qui concerne le collectif en structure bois, il faut aussi travailler l’acoustique entre niveaux dès la conception du bâtiment.

Ce sont des solutions où les précautions vis-à-vis de l’humidité et de l’incendie doivent être élevées. Ces modes constructifs étant récents, les sinistres ne ressortent pas dans notre base de données. Mais nous savons que ce sont des points d’alerte.

De la même manière, il faudra prévenir des dérives sur les bâtiments avec une enveloppe en terre crue. Les parois demanderont des temps de séchage qui ne se comptent pas en jours mais en mois, et on devra respecter les phénomènes de transfert de vapeur. L’AQC a publié, en 2019, une étude sur la terre crue, en construction et en réhabilitation**.

 

* Loi Elan, Evolution du logement de l’aménagement et du numérique, promulguée en novembre 2018

** Construction et réhabilitation en terre crue : points de vigilance. Analyse de six techniques traditionnelles. Par Véronique Galmiche, architecte. Mars 2019. Téléchargeable sur le site de l’AQC. (https://qualiteconstruction.com/publication/construction-et-rehabilitation-en-terre-crue-points-de-vigilance/)

 

Accidents de chantier, l’autre volet de la sinistralité

 

En baisse régulière il y a quelques années, le nombre d’accidents sur chantiers reste sur un palier depuis près de cinq ans. Alors que le quatrième plan de santé au travail – PST4 – est en cours, et que les techniques de construction évoluent, Philippe Robart, directeur technique de l’OPPBTP, organisme professionnel de prévention du bâtiment et des travaux publics, demande de développer "une prévention intégrée plutôt qu’une sécurité de rattrapage."

 

Portrait de Philippe Robart, directeur technique de l'OPPBTP

Philippe Robart, directeur technique de l’OPPBTP : "Les plannings de chantier sont plus tendus, on assiste à une dégradation de la préparation."

 

L’année 2022 ressort comme une année funeste en matière d’accidents du travail dans le secteur du BTP. Philippe Robart, directeur technique de l’OPPBTP, indique que ce secteur a recensé 103 décès, dont 79 dans le bâtiment et 24 en travaux publics. La chute de hauteur est la cause la plus fréquente des accidents (42). Il cite aussi les heurts, les chocs, les électrocutions… Surtout, alors que ce secteur était sur une courbe baissière, les efforts demeurent soutenus, mais les effets sont contrariés.

 

Selon lui, les faits paraissent s’articuler de manière contradictoire : d’une part, l’État vient de lancer le 4eplan de sécurité au travail, d’autre part, l’activité de la construction vit une conjoncture, tant dans le neuf qu’en rénovation, plus heurtée.

 

"Les plannings de chantier sont plus tendus, on assiste à une dégradation de la préparation, avec parfois un défaut de certaines qualifications des entreprises et des opérateurs, de même que la présence accrue d’intérimaires qui ne maîtrisent pas la langue… Le résultat est une accidentologie qui stagne, voire reprend ponctuellement", conclue-t-il.

 

Si les chutes de toit sont des événements trop courants, des problèmes émergent avec de nouvelles pratiques. Philippe Robart donne l’exemple de la rénovation qui demande d’accéder aux toits en pentes parfois non équipées de points d’ancrage, ni protection de rives, aux structures fragiles… sans audit préalable. Autre situation désormais courante : le chantier d’isolation par l’extérieur avec retrait de l’échafaudage du mur à recouvrir pour permettre de poser l’isolant épais. Pour traiter le vide ainsi laissé de manière sécuritaire, l’OPPBTP a rédigé un guide de 50 pages. "Le résultat est une meilleure qualité de finition en respectant ces consignes", reconnaît-il.

 

Mode constructif récent, la structure bois pose deux problèmes. Le premier porte sur la fixation du garde-corps en rive de dalle. Les équipements conçus pour le béton – potelets, platines, inserts, souvent choisis indépendamment – présentent trop de fragilité lorsqu’ils sont fixés sur les poutres en bois. La norme sur cette protection (EN 13374) est en cours de révision avec les fournisseurs pour imposer sur les chantiers des composants strictement compatibles. Le texte devrait paraître ce premier semestre.

 

Le second concerne les moyens de levages des grandes pièces préfabriquées en bois (façades larges…). Les attaches et élingues doivent être en adéquation avec les charges sur les chantiers pour éviter les arrachements et les chutes. Autant d’éléments qui soulignent l’évolution considérable du métier des charpentiers vers des marchés plus complexes où la sécurité doit être pensée de manière précise.

 


Source : batirama.com/ Bernard Reinteau

L'auteur de cet article

photo auteur Bernard REINTEAU
Après un parcours de formation en histoire, Bernard Reinteau s'est orienté vers le journalisme au début des années 80. Entré en presse professionnelle bâtiment fin des années 80, il a passé plus de quinze ans dans le groupe Moniteur, puis s'est orienté vers la presse spécialisée en génie climatique. Indépendant depuis 2015, il intervient sur plusieurs titres de la presse bâtiment, essentiellement sur des sujets techniques.
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