Interview de la famille Tognetti, à la tête de la société Mirbat, spécialiste en isolation projetée

Interview de la famille Tognetti, à la tête de la société Mirbat, spécialiste en isolation projetée

Jean-Pierre Tognetti, fondateur de l’entreprise Mirbat, Jean-Michel, son fils, et Joëlle, sa fille, retracent l’aventure qui les a conduits d’une entreprise du bâtiment au développement d’une unité industrielle.



Légende : Jean-Michel Tognetti, Président de Mirbat Groupe Holding, Jean-Pierre Tognetti, fondateur de l’entreprise et Joëlle Tognetti-Defer, directrice générale de Mirbat Groupe Holding.

 

« Dans cinq ans, nous ferons entre 80 et 120 M€ de CA et nous produirons nos matières premières » estiment les dirigeants de Mirbat, qui fournira 6 000 t d'isolants polyuréthane à projeter et à injecter en 2021 (voir article précédent). Interview de la famille à l'origine de cette aventure.

 

Batirama : Comment une entreprise du bâtiment en vient-elle à produire ses matières premières ?

 

Jean-Pierre Tognetti, fondateur de l’entreprise Mirbat : À 17-18 ans, j’étais agriculteur, et je m’aperçois que l’agriculture, économiquement, ce n’est pas « vivable ». Je suis entré comme apprenti chez un peintre spécialisé dans le revêtement des façades de maisons Phénix.

 

Je travaillais avec un ouvrier qui m’a appris à aller vite. Je me suis dit : « Si on fait une maison le matin, pourquoi pas une l’après-midi, une le samedi ? ». Mon patron embauche un autre salarié. Et rapidement, nous avons multiplié par trois ou quatre le chiffre d’affaires précédent.

 

Ce qui n’a pas manqué de produire les problèmes de gestion classiques liés à une croissance trop rapide. J’ai récupéré une partie du chiffre d’affaires et je me suis mis à mon compte. J’ai voulu faire 10 maisons par jour, en montant des équipes de façades. C’est devenu une belle entreprise jusqu’à 30 salariés.

 

En 1998, mon fils Jean-Michel a 18 ans et son BEP peinture. Il entre dans l’entreprise. Je l’ai mis sur l’échafaudage. Je lui ai demandé de suivre le même rythme. La peinture ne lui a pas plu. Mais avec lui, on est passé en quelques années de 1 M€ de chiffre d’affaires à 40 M€. Les ambitions sont à 100 M€ d’ici peu de temps.

 

Quel est le chemin entre la peinture et l’industrie ?

 

Jean-Michel Tognetti, président de Mirbat Groupe Holding : Je ne voulais plus faire de peinture. Nous nous sommes orientés sur la chape liquide. Un choix se présentait : partir avec Lafarge et La Chape Liquide, ou avec Maxit et ses silos de produits monocomposants. Par goût de la technologie, on est parti avec Maxit. Nous avons eu nos propres porteurs, nous étions dépositaires de la marque avec une cinquantaine de silos. Nous avions trois équipes d’application.

 

Très vite, nous nous sommes aperçus que les isolants manufacturés étaient mal posés. Les infiltrations de chape sous l’isolant pouvaient produire énormément de sinistres : fissuration du carrelage lors de la montée en température du plancher chauffant, casse de cloisons… Pour éviter que ça arrive, il fallait 2 à 3 heures de préparation avant de couler la chape. Ce qui est incompatible avec le prix du marché.

 

On est allé sur internet pour voir comment projeter un isolant uni sur chantier. Ce qui nous a fait découvrir la pratique, courante en Belgique, du polyuréthane projeté. Fin 2005, nous avons acheté une première machine et nous nous sommes débrouillés. Notre premier chantier faisait 13 m² et nous a pris une semaine…On y croyait, nous avions dit à notre fournisseur : nous allons faire 40 t cette année. Il a répondu : « Le marché français fait 100 t… Si tu en fais 4 t, tu seras content. » On en a fait 80 !

 

Comment vous êtes-vous développés ?

 

Jean-Michel Tognetti : Nous avions notre vision du marché, et il a grossi rapidement. On a commencé à nous appeler de partout, des chapistes de Paris… Nous nous sommes dits : si nous commençons à tout faire, il faudra des dizaines d’équipes, des centaines de collaborateurs… Nous ne sommes pas outillés pour ça ! Nous avons travaillé avec un conseil en franchise. Elle a créé la marque Synersol, qui a évolué avec Syneris.

 

Nous avons fait Batimat 2009 où nous avons recruté une dizaine de franchisés. Nous avons aussi commencé à travailler avec BASF, alors leader de la production de polyuréthane en Europe. Au milieu des années 2010, cet industriel a rationalisé sa gamme de polyuréthane et le catalogue ne pouvait plus satisfaire nos usages. Nous avions aussi habitué notre réseau de concessionnaires à bien les servir.

 

À l’occasion de la pénurie de produits BASF en 2017 – nous n’étions pas en contrat avec eux, mais nous leur achetions pour 10 à 12 M€ de marchandises chaque année – on nous a livré de la matière, mais à des prix élevés, ce qui a eu des conséquences financières sur l’entreprise. Cette crise nous a convaincus de fabriquer nos formulations pour continuer notre métier et entreprendre nos projets.

 

Pourquoi ne prend-elle pas le nom de Mirbat ?

 

Jean-Michel Tognetti : Il fallait lui donner un autre nom pour vendre à d’autres… Nous sommes venus sur ce site près d’Avignon, et nous avons créé Technique Polyuréthane France Industrie en 2019. Ce qui nous a pris 13 mois de montage, 3,5 M€ d’investissements. Le premier kilo de produit est sorti le 1er août 2020.

 

Avant cela, il a fallu concevoir l’unité de production. Vous connaissiez donc ce métier ?

 

Jean-Pierre Tognetti : En 15 ans d’expérience, nous avons visité des usines, rencontré des partenaires… Et lorsque vous voulez produire, des consultants pour industriels vous conseillent. Nous avons retenu des consultants italiens qui connaissaient le monde de la chimie et ils nous ont conseillé sur les équipements industriels ; d’autres consultants nous ont aidé à formuler les produits. En interne, nous avions aussi la capacité de faire…

 

Quel était alors votre marché avec le seul débouché de Mirbat ?

 

Jean-Michel Tognetti : Nous disposons de 110 machines de projection pour plus de 2 millions de mètres carrés posés chaque année. Et nous finirons l’année 2021 avec 6 000 t de produits projetés. Soit 50 % du marché national.

 

Jean-Pierre Tognetti : Nous sommes loin des 100 t… Nous avons aussi déposé un brevet pour nos machines – nous en avons aussi inventé… L’affaire est familliale, et tous les enfants ont pris part à la tâche…

 

Joëlle Tognetti-Defer, Directrice générale de Mirbat Groupe Holding : Je suis entrée dans l’entreprise à 18 ans, avec un contrat en alternance dans le cadre d’un Bac Commerce. En complément de la Chape Fluide, de 2000 à 2010, j’ai aidé au lancement d’un service de pose de béton ciré de marque Ardex, pour sols et murs. Rajouter un béton ciré sur une chape fluide était une mode. Nous servions une trentaine d’applicateurs au quotidien. J’assistais mon père sur les dossiers techniques et commerciaux. Puis j’ai aussi lancé une autre entreprise.

 

Est venu le moment de choisir. Je suis revenu sur un poste plus polyvalent : relations humaines, comptabilité finance, trésorerie, ainsi que le pôle communication et événement pour tout le groupe MGH. Il faut véhiculer nos marques auprès de nos clients et partenaires au niveau national. Le groupe s’est aussi doté d’un directeur financier qui assurera la stratégie financière du groupe.

 

Ce qui est important pour nous, c’est la responsabilité sociale de l’entreprise, le bien-être au travail. Aujourd’hui, nous sommes 70 salariés.

 

Comment décrivez-vous ce chalenge ?

 

Jean-Michel Tognetti : Cela s’est passé petit à petit. Aujourd’hui nous formulons, demain nous produirons des polyols biosourcés… C’est le résultat de ce que l’on acquiert chaque jour dans notre métier. Et... c’est aussi notre déception après certaines expériences qui nous amènent à devenir ce que nous sommes.

 

Pourquoi vous sur ce marché, dans cette activité ?

 

Jean-Michel Tognetti : Parce que nous sommes une entreprise familiale et nous allons trois fois plus vite que tout le monde. Nous pouvons autofinancer, et aller chercher le crédit après. Quand l’idée est là, il faut le faire ! C’est à ce moment-là que l’on prend une longueur d’avance sur tout le monde. Souvent, quand nos partenaires financiers voient que ça marche, ils reviennent et nous suivent…

 

Vous avez rassemblé des partenaires du secteur de la construction. Allez-vous en rester là ? Souhaitez-vous par exemple devenir un constructeur ?

 

Jean-Michel Tognetti : Notre but est d’aider nos partenaires à avancer avec le savoir-faire acquis depuis 20 ans, de les aider à évoluer sur le marché français, et avec notre réseau relationnel, à faire connaître leurs produits. Le but est de rester industriel et de mettre notre polyuréthane dans leur système constructif.

 

Nous travaillons aussi sur d’autres projets industriels, comme la formulation de polyuréthane pour remplir les lames de volets roulants. Nous allons aussi travailler des formules pour le marché de l’automobile… Le bâtiment permet de produire du volume, mais à un prix moyen. En industrie, les volumes sont plus faibles, les produits sont plus techniques, d’une valeur ajoutée est plus importante, des marges plus importantes.

 

Comment vous voyez-vous d’ici 5 ans ?

 

Jean-Michel Tognetti : Nous y sommes pratiquement. Nous serons 100 employés, et nous produirons entre 80 et 120 M€ de chiffre d’affaires, avec une usine de production supplémentaire qui fabriquera nos matières premières.

 

Comment votre initiative et votre itinéraire sont-ils perçus ?

 

Jean-Michel Tognetti : Malheureusement, ça ne donne pas suffisamment envie d’en faire autant. Les pouvoirs publics appellent les pays étrangers à investir en France. Il vaudrait mieux regarder ce qui se passe en France et donner envie d’industrialiser. Nous savons que c’est faisable. Aujourd’hui, par nécessité, parce qu’il n’est pas possible de se fournir en France, nous achetons 70 % des matières premières à l’étranger. Il faut que la chimie revienne. Ça bouge un peu. Attendons de voir ce qui va se passer dans les mois à venir.



Source : batirama.com/ Bernard Reinteau

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