Opération “Sauvons le Fort Boyard 2025-2028” : épisode 2

Du béton préfabriqué pour protéger Fort Boyard : les détails. © EJH

Le génie civil au service du patrimoine militaire, ou comment ETPO va restituer la silhouette historique de Fort Boyard avec du béton. La phase d’élévation est en cours et les travaux de terrassement sur site ont repris.



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Recréer un éperon de protection à un bout de Fort Boyard, un havre d’abordage à l’autre : on l’a compris dans le premier épisode, reproduire les proportions et l’aspect des ouvrages d’origine était un impératif. Une exigence qui a nécessité un énorme travail de conception.

 

Les jetées Est et Ouest de l’éperon et son "nez" sont en cours d’élévation. La densité de ferraillage varie selon l’exposition des zones. © EJH

 

 

Le respect des géométries

Pour l’harmonie de l’ensemble, la hauteur de l’éperon en béton devait être conservée ; cependant il a dû être légèrement allongé pour pouvoir résister à des contraintes climatiques qui ne manqueront pas de s’amplifier dans les décennies à venir : montée des eaux, tempêtes plus violentes et fréquentes, courants modifiés, etc.

Le havre, lui, voit reproduits fidèlement ses dimensions, l’inclinaison de ses jetées, différente sur les faces intérieure et extérieure, et ses escaliers. Ce parti pris a conduit à créer des voiles de béton parfois assez fins. Il fallait donc relier les éléments en sous-face pour, là encore, leur permettre de faire face aux effets destructeurs de la houle. De fait, des "nervures" ont été créées avec des caissons.

 

Un béton autoplaçant a été retenu pour être injecté par le bas dans les caissons (éléments de coffrage blancs) qu’on voit ici stockés en attendant leur mise en place sur les armatures. © EJH

 

 

Adapter les techniques aux contraintes

Pour assurer la résistance des éléments, les ratios d’armature sont très denses, autour de 400 kg/m3.

Pour les voiles, la formulation du béton a été étudiée afin de garantir une répartition homogène jusqu’au pied et sur toute la hauteur du futur mur. Le béton est injecté dans des goulottes verticales percées régulièrement, qui guident l’écoulement.

 

La densité du ferraillage varie selon l’exposition des zones. © EJH

 

 

Presque plus d’acier que de béton dans certaines zones ! © EJH

 

 

Le matriçage, un travail de précision

Pour assurer la parfaite continuité de l’aspect visuel entre le soubassement du fort et les ouvrages de protection, le matriçage des façades a nécessité plus de six mois de travail avant d’arriver à créer un "parement granit" satisfaisant.

Les prises d’empreinte de pierres ont été réalisées à différents endroits de la risberme avec des éléments de polyuréthane, qui ont été retravaillés à partir des archives. Un calepinage très précis a permis de réaliser des moules maîtres qui, appliqués sur le béton, reproduisent les lits de pierre horizontaux de la maçonnerie avec ses marques d’usure et ses joints profonds de 15 mm et épais de 10 mm.

La teinte du béton a aussi été travaillée à partir de différents essais de formulation du ciment, afin d’approcher au plus près la couleur de la pierre.

Une planche d’essai a été réalisée dans les conditions d’inclinaison et de ferraillage réels des voiles et avec les matrices, pour valider la technique de mise en œuvre : s’assurer que le béton atteint bien la partie basse, que les aiguilles de vibrage parviennent à la base et que le rendu visuel est satisfaisant.

 

Cette planche d’essai montre la mise en œuvre des matrices sur les banches : la couleur, la texture, la jonction entre les deux panneaux : tout a été scruté à la loupe pour valider la technique. © EJH

 

 

Un rendu bluffant

Les panneaux de matrices sont découpés en parties mâle et femelle qui s’emboitent, de façon à rendre les raccords de matrices invisibles car fondus dans les faux joints de pierre. Les banches toute hauteur (2 x 10 m) sont matricées en atelier, qui arrivent par camion sur le chantier, où elles sont levées pour application sur le voile béton.

On retrouve 1 500 m2 de matrices de trois types différents, pour reproduire des hauteurs de pierre différentes, liées aux diverses inclinaisons des voiles, de façon à obtenir un joint horizontal filant. Chaque matrice ne sert au mieux que deux ou trois fois.

 

Les banches équipées de matrices. © EJH

 

 

Coffrages de voiles de l’éperon : les banches matricées de 10 m de haut sont assemblées par deux :la jonction des panneaux sera invisible. © EJH

 

 

Les opérations à venir

Si tout se passe comme prévu, la mise en flottaison sera effectuée d’ici la fin 2026 dans le bassin de Penhoët, avant le remorquage du havre puis celui de l’éperon, l’un et l’autre devant être mis en place fin 2027. Les deux ouvrages seront délicatement extraits de la forme de radoubs puis remorqués sur plus de 220 km à l’aide de plusieurs remorqueurs, dans un premier temps jusqu’au port de La Rochelle. Le bureau d’études ETPO et des spécialistes du remorquage travaillent conjointement pour garantir la sécurité et la précision lors du transport.

Ils seront mis en place autour du fort à la faveur de conditions météo favorables et des grandes marées : un fort coefficient de marée facilitera l’échouage des ouvrages sur les "matelas" d’assise gravillonnaire prévus à cet effet, en les remplissant d’eau leurs parties creuses. Puis rapidement, ces parties creuses seront lestées en remplaçant l’eau de mer par 2 000 m3 de matériaux :

Celles du havre avec des matériaux lourds – oxyde magnétite –, puis les renforts provisoires seront retirés avant de fermer les jetées avec des dalles préfabriquées, chargées au port de Rochefort, et enfin de claver les dalles avec du béton en provenance des centrales à béton Edycem de La Rochelle et de Rochefort.

De la même manière, l’éperon sera rempli, mais avec du remblai standard pour atteindre un poids suffisant à rendre l’ouvrage inamovible. Il sera fermé de dalles sur lesquelles sera coulée une dalle de compression.

 

Les deux ouvrages seront écartés d’environ 2 m des murs du fort pour laisser l’eau circuler et éviter la transmission des contraintes. © EJH

 

 

Une logistique complexe pour acheminer le béton sur site

Les 500 m3 de béton qui doivent être coulés en mer proviennent de deux centrales à béton situées à La Rochelle et à Rochefort. Diverses formulations ont été étudiées pour offrir une durée de mise en œuvre suffisante, grâce à l’ajout de retardateurs qui permettent de les conserver jusqu’à 6 heures.

Plusieurs moyens de transport du béton auront été mis en œuvre à différentes phases du chantier : 40 rotations en hélicoptère ont d’abord permis de combler en urgence deux grandes cavités dans la risberme avec 20 m3 de béton. Puis 300 m3 ont été coulés à l’aide d’un camion mixo-pompe monté sur barge et alimenté par des toupies. Désormais, un ponton muni d’une grue, de deux toupies et d’une pompe permettra d’acheminer un volume plus important de béton à chaque rotation.

Autour du fort travaillent actuellement 10 à 15 personnes : opérateurs sur ponton, plongeurs – pour les travaux sur la risberme –, personnels pour le terrassement. Et jusqu’à 30 personnes travailleront sur place, dans les phases ultérieures.

 

Levée d’un élément de coffrage matricé pour la partie extérieure d’un des voiles du havre. © EJH

 

 

Les autres travaux prévus

Tout d'abord, pour remplacer les blocs maçonnés installés à l’origine sur les flancs du fort, des blocs préfabriqués en béton C 35/45 de 60-70 tonnes seront par ailleurs transportés sur ponton et coulés en périphérie du fort afin de réduire l’impact de la houle sur la risberme. Une innovation sera aussi testée sur certains blocs avec des bétons bas carbone produits par Edycem à base de ciment pauvre en clinker de Hoffmann Green.

Ensuite, pour réparer le soubassement en granit, cela se fait au fil du chantier : les fissures et cavités plus ou moins importantes sont comblées avec du béton additionné de colloïde. Et sur les parties visibles abîmées, les Compagnons de Saint-Jacques ont créé des dalles en béton dans lesquelles sont noyés de vrais pavés de grès, qui seront scellées à marée basse.

 

Voile armé en fibre de verre de la partie arrière du havre, qui sera découpé une fois l'ouvrage mis en place pour permettre l'enrée des bateaux. © EJH

 

 

Premier semestre 2028 : la fin d’une aventure hors norme

La dépose des éléments provisoires, la découpe des deux pans de voile de 9 m de haut dans le havre et diverses finitions précéderont la réouverture au public, prévue pour l’été, qui signera la reprise des tournages, pour le plaisir des téléspectateurs de divers pays !

La difficulté du projet, les fortes attentes architecturales, la nécessité d’adapter leurs méthodes aux contraintes font de ce chantier une expérience unique et passionnante pour les hommes de l’art.

Julien Merceron, directeur de travaux ETPO, exprime l’enthousiasme qui habite les équipes : "Habituellement, nous réalisons des ouvrages de génie civil et des travaux maritimes qui sont utiles à la communauté, comme des ponts, des quais, des autoroutes, des voies SNCF, etc. Restaurer les défenses du Fort Boyard est une autre aventure, le chantier d’une carrière. Nous sommes tous très fiers de participer à sauvegarder ce patrimoine historique français".

 

Julien Merceron, directeur de travaux ETPO. © EJH

 


Source : batirama.com / Emmanuelle Jeanson / © EJH

L'auteur de cet article

photo auteur Emmanuelle JEANSON
Collaboratrice de longue date de Batirama, elle est journaliste indépendante dans la presse pro du bâtiment et de l’énergie depuis ses débuts dans le métier (qui remontent à la dernière décennie du siècle dernier !). Ses sujets de prédilection : tout ce qui contribue à une construction plus soutenable ; les techniques anciennes remises au goût du jour ; les énergies renouvelables ; aller à la rencontre des artisans et de leur quotidien, mais aussi comprendre les enjeux de l’activité industrielle.
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