Adapter les bâtiments aux dynamiques de l’eau devient une nécessité pour concevoir des territoires plus résilients et durables : c’est l’approche portée par l’architecte Corinne Vezzoni.
Précipitations extrêmes, crues éclair, ruissellements hors de contrôle… Les inondations se répètent et mettent les territoires sous pression. Face à cette intensification des aléas, l’architecture ne peut plus se limiter à repousser l’eau : elle doit intégrer sa présence et anticiper ses mouvements.
C’est l’approche portée par l’architecte , qui défend depuis plusieurs années une conception fondée sur des principes sobres et éprouvés, afin d'imaginer des bâtiments et des quartiers capables de s’adapter durablement aux nouvelles réalités climatiques.
Accueillir l’eau, un parti pris architectural
Opposer à l’eau des dispositifs rigides et purement défensifs revient, bien souvent, à déplacer la menace plutôt qu’à la résoudre. À rebours de cette logique de confrontation, certains projets choisissent d’épouser les dynamiques naturelles du site, en redonnant à l’eau des espaces de circulation et d’expansion capables d’absorber ses débordements.
Au Lycée Simone Veil, implanté au pied du massif de l’Étoile, où les épisodes de ruissellement peuvent rapidement mettre en tension les quartiers situés en contrebas, cette réalité hydrologique a structuré la conception dès les premières esquisses. Plutôt que d’ériger des barrières, le projet a choisi d’occuper le point haut du terrain, libérant en aval de larges surfaces perméables aptes à jouer un rôle d’amortisseur naturel lors des pluies intenses.
Un canyon paysager a ainsi été réactivé sur le tracé historique du cours d’eau, tandis que des bassins de rétention, aménagés dans les parties basses, prennent en charge les pics de précipitations. Les toitures elles-mêmes, travaillées en restanques pour accompagner la pente du site, participent à cette stratégie d’ensemble : en ralentissant l’écoulement, en permettant un stockage temporaire puis une restitution progressive, elles contribuent à limiter l’érosion des sols tout en inscrivant le bâtiment dans la topographie existante. © David Huguemin
Ce modelage en gradins, hérité des savoir-faire agricoles méditerranéens – que l’on retrouve également dans les jardins du quartier Chalucet à – démontre qu’une contrainte hydraulique peut devenir un puissant levier de projet. Loin d’être subie, elle nourrit ici une écriture architecturale cohérente, au point que l’opération a été retenue pour représenter la France à la Biennale d’Architecture de Venise.
Les jardins du quartier Chalucet à Toulon. © HYL
Désimperméabiliser pour mieux protéger
L’imperméabilisation massive des sols, en particulier par le recours systématique au bitume, figure parmi les principaux facteurs d’aggravation des inondations. En empêchant l’infiltration naturelle des eaux pluviales, elle accélère le ruissellement, concentre les flux et accroît leur pouvoir destructeur. Face à ce constat, la première réponse consiste à réduire l’emprise bâtie et à privilégier des formes plus compactes, capables de préserver des surfaces poreuses et vivantes. Cette approche suppose de superposer les usages, d’optimiser chaque mètre carré et de considérer les toitures non plus comme de simples couvertures techniques, mais comme de véritables espaces à habiter.
À Saint-Mitre, le parvis de l’église prend ainsi place sur un toit, tandis que la place du village s’installe au-dessus d’un gymnase, libérant le sol pour d’autres fonctions. Dans le quartier Chalucet, à , le projet initial de sept bâtiments a été resserré à cinq grâce à cette logique de compacité, limitant d’autant l’artificialisation des surfaces.
Autre levier déterminant : l’externalisation des circulations – halls, galeries, coursives – mise en œuvre notamment à The Camp (première photo) ou à l’IUT de Toulon (2e photo), qui permet d’alléger les volumes construits comme de réduire l’empreinte au sol. © Lisa Ricciotti
Épouser le relief, révéler le territoire
Chaque site impose sa propre géographie, ses pentes, ses lignes de crête, ses chemins d’eau. Pour Corinne Vezzoni, toute architecture véritablement responsable commence par cette lecture attentive du terrain, préalable indispensable à toute intervention. Il ne s’agit pas de corriger le paysage, mais de dialoguer avec lui. La Villa Embrun, dans les Hautes-Alpes, en offre une démonstration subtile.
Implantée sur pilotis, la Villa Embrun respecte la pente naturelle et préserve l’intégrité du sol, sans entraver ni les écoulements de l’eau ni le développement des systèmes racinaires. La végétation existante a été intégralement conservée ; elle joue un rôle déterminant dans la rétention des eaux pluviales et la stabilisation des terrains, transformant le paysage en allié plutôt qu’en contrainte. © David Huguenin
À The Camp, la même exigence guide le projet : aucun arbre n’a été abattu pour implanter les volumes cylindriques, glissés au cœur de la pinède sous un vaste toit-parasol protégeant à la fois du soleil et des intempéries. De vastes puits de lumière favorisent la ventilation naturelle et permettent la récupération des eaux pluviales, tandis que la topographie demeure intacte. L’air et l’eau circulent librement entre les bâtiments, pensés comme des modules autonomes simplement posés sur le sol.
Sur ces terrains méditerranéens aux équilibres fragiles, cette adaptation fine au relief démontre qu’il est possible de limiter les risques hydrauliques et climatiques sans recourir à des infrastructures lourdes. dès lors, l’architecture ne s’impose pas : elle s’inscrit, avec mesure, dans une continuité paysagère et environnementale.
Source : batirama.com / Laure Pophillat / © HYL