Fin novembre 2025, le tribunal administratif de Bordeaux rendait une décision qui sellerait peut-être la fin d’un conflit emblématique en Dordogne : celui du projet de la route de contournement du village de Beynac.
Serait-ce la fin d’un des plus longs feuilletons juridiques dans l’histoire des infrastructures en France ? Cette saga a lieu au cœur de la Dordogne, au village historique de Beynac de moins de 500 âmes. Ici, un projet d’infrastructure, né il y a quatre décennies, oppose les partisans de la construction d’un pont de contournement à ceux qui rejettent le projet.
Les travaux avaient pourtant bien été initiés en 2018 avant d’être interrompus. Les piles du pont inachevé – ou plutôt des ponts car la déviation traverse deux fois la Dordogne – sont restées sept ans érigées hors de l’eau, tels des totems de la discorde suspendus à une décision de justice. Mais le 27 novembre 2025, le tribunal administratif de Bordeaux a tranché : le projet de contournement ne trouve pas de justification. Le site doit finalement être remis en l’état et les premiers ouvrages, détruits. Mais peut-on y voir un dénouement final ? Rien n’est moins sûr…
Illustration du projet de la déviation (en vert) en vue de soulager la circulation qui traverse le village de Beynac (en jaune). Illustration de 2017.
Le résumé (très) condensé du litige du pont de Beynac
La naissance du projet de contournement à lieu en 1985 afin de désengorger la route du petit village de Beynac. Pour les pro-contournement, cette déviation représentait la solution pour mettre fin au défilé infernal de camions tandis que pour les opposants, ce projet défigurait le paysage à forte empreinte historique (pas moins de cinq châteaux dans les environs) en plus de représenter un risque environnemental.
Le feu vert est finalement donné en 2018 pour la construction de l’ouvrage, menée par le groupement Bouygues Travaux publics Région France/MAEG, avant que les travaux ne soient interrompus par une décision du Conseil d’État fin décembre de la même année. Depuis, les recours se sont multipliés. Un nouveau projet a été proposé et le département jongle entre préfet, Conseil d’État, État ou encore la cour administrative de Bordeaux, pour faire passer ce nouveau projet. Les personnalités politiques sont impliquées comme Jean Lassalle, Édouard Philippe et une lettre a même été adressée au président de la République Emmanuel Macron…
Des arguments difficiles à trancher
L’opposition des deux camps s’est cristallisée en deux personnages clé : Germinal Peiro, 72 ans, président du département de la Dordogne et fer de lance du projet de contournement, et Philippe d’Eaubonne, 76 ans ancien entrepreneur et président de l’Association de sauvegarde de la vallée de la Dordogne.
Au tribunal, les deux protagonistes se livrent une guerre de chiffres et des faits sans merci. Du côté des anti-contournement, on dénonce le fait que les travaux ont détruit la faune locale ainsi qu’un site archéologique. "Nous avons les photos des bulldozers qui foutent en l’air la zone archéologique, dans laquelle il y avait un bassin gallo-romain de toute beauté et presque neuf. Personne ne le dit !", déplore Philippe d’Eaubonne.
En face, on rétorque les nuisances d’autant plus importantes causées par la destruction des piles, pouvant mettre en péril la nappe phréatique en dessous. Concernant l’atteinte à la biodiversité, "c’est un mensonge éhonté puisque toutes les espèces sont revenues sur le chantier, on a même retrouvé sur le chantier deux espèces qui n’existaient pas avant le début des travaux", explique Germinal Peiro.
Quant au nombre de camions de passage – le sujet à l’origine de la déviation – on recense tout de même 165 passages de poids lourds par jour en moyenne (en saison haute 2025) qui transitent par Beynac, selon des chiffres communiqués par Philippe d’Eaubonne, en provenance de la société PCR spécialisée dans le comptage.
40 millions d’euros jetés dans la Dordogne
Au final, les travaux de démolition des ouvrages ont bel et bien démarré le 19 janvier. "Nous avons déjà démoli une route d’1,2 km toute neuve qui était dotée de bassins de rétention pour les eaux pluviales et les hydrocarbures. On m’a obligé à la démolir et à remettre l’ancienne route qui elle n’est pas aux normes et n’a pas de bassin de rétention. On est dans l’absurdité la plus totale", se désole Germinal Peiro.
Les piles des ponts sont les prochains ouvrages à être démolis. Sur les 15 piles de pont prévues pour la déviation, 5 avaient été construites au cours des onze mois de travaux, de janvier à décembre 2018. "Le tablier du pont est à Périgueux. À trois mois près, ce pont était terminé" ajoute le président du département. En détails, l’état du site se compose comme suit :
– Pont du Pech : 3/7 piles construites (deux sur le lit de la Dordogne et une en berge) ;
– Pont de Feyrac : 2/8 piles construites (les deux construites sur le lit de la Dordogne).
La destruction de ces piles aura lieu au cours de l’année 2026. Le planning du chantier est déjà arrêté. Les piles de ponts en terre doivent être démolies d’ici au mois de juin mais celles au milieu de la rivière ne peuvent pas être attaquées d’ici le mois de juin, pour des raisons environnementales (pour tenir compte des poissons migrateurs). Fin octobre 2026, il ne devrait plus rien rester du chantier.
Actuellement, le département de la Dordogne a engagé 26 millions d’euros pour construire ces ouvrages et devra dépenser une douzaine de plus pour tout démolir. Mais à cela s’ajoute également environ deux millions d’euros d’astreintes journalières que doit payer le Département pour ne pas avoir engagé les travaux. Sur ce montant, 933 000 € sont versés à l’État et 989 000 € aux opposants. Cette dernière somme se compose de 263 000 € à titre privé, pour Philippe d’Eaubonne, Sylvianne Quaillet et Natalee Newell, 363 000 € pour l’association ASVD et SEPANSO et 363 000 € pour l’association La Demeure Historique.
Au total l’affaire du pont de Beynac représente plus de 40 millions d’euros, jetés dans la Dordogne.
La destruction de la culée du pont de Pech, le 28 janvier 2026. © Philippe d’Eaubonne
Encore un retournement de situation ?
Dès le lendemain de la décision de justice du tribunal administratif de Bordeaux, le 27 novembre, Germinal Peiro avait écrit à la cour d’appel pour les informer que les travaux de démolition reprendraient. Deux mois plus tard, alors que la fin de ce feuilleton semblait actée, nouveau coup de théâtre. Le 27 janvier 2026, l’État a décidé au dernier moment de faire appel de la décision de justice du 27 novembre. Que va devenir la déviation ?
Quelle que soit l’issue de cet appel, les travaux de démolition auront peut-être eu déjà lieu sur l’ensemble du site. "Dans le cas du chantier Castre-Toulouse, la Cour d’appel de Toulouse avait donné son feu vert quatre mois plus tard, compare Germinal Peiro. Dans notre cas, la décision pourrait tout aussi bien survenir dans un an et que tout soit démoli…". Quant à savoir si le président du département de la Dordogne entamerait la reconstruction du pont si un avis favorable arrivait après la destruction de ce dernier : "Nous n’en sommes pas encore là…".
Source : batirama.com / Roman Epitropakis / © Philippe d’Eaubonne