Célèbre depuis "Les Rivières pourpres", le pavillon Keller vient enfin de changer de propriétaire. Retour sur l’architecture hors norme de cette demeure industrielle, aujourd’hui promise à une nouvelle vie.
Il aura fallu près de deux décennies de projets avortés, plusieurs propriétaires et une longue période d’abandon pour que le pavillon Keller change enfin de mains. Le 28 juillet 2026, cette imposante et iconique demeure de Livet-et-Gavet, en Isère, a officiellement été vendue, mettant fin à un long feuilleton immobilier autour de l’un des bâtiments les plus singuliers du patrimoine industriel de la vallée de la Romanche.
Toutefois, si le panneau "vendu" a enfin disparu de la façade, une inconnue demeure : que va devenir ce bâtiment de quelque 1 700 m2 répartis sur quatre niveaux, rendu célèbre au cinéma par ? Le nouveau propriétaire n’a pas encore dévoilé précisément son programme, même s’il affirme vouloir respecter l’architecture du pavillon et évoque un projet plus important à l’échelle de la vallée.
Après vingt ans d'errements, le pavillon Keller a enfin trouvé un acquéreur. La vente vient d’être officiellement signée, ainsi que l'a annoncé dans un communiqué le réseau Lysi Immobilier, chargé de la transaction. "La transaction a été conclue au terme de 18 mois de travail", précise le réseau. © FTV / Fleur de Boer
Une architecture construite en deux temps
La silhouette actuelle du pavillon Keller résulte de deux campagnes de construction distinctes, séparées d’une quinzaine d’années, qui racontent à leur manière l’évolution des goûts, des techniques et des ambitions de son propriétaire.
La première partie est édifiée entre 1910 et 1914, à proximité immédiate des installations industrielles de Charles-Albert Keller. Le bâtiment adopte alors une architecture fondée sur les matériaux et les savoir-faire locaux : pierre, schiste, bois, céramique et vitraux participent à une composition volontairement pittoresque, donnant à cette demeure industrielle une apparence à la fois rustique et travaillée.
La seconde campagne intervient à la fin des années 1920 et au début des années 1930. C’est elle qui va transformer radicalement la silhouette du pavillon. Deux vastes rotondes sont alors ajoutées du côté de la Romanche. Et plutôt que de les poser simplement sur le terrain, les architectes les projettent au-dessus du vide sur de longs porte-à-faux soutenus par des pilotis en béton. L’une accueille le jardin d’hiver, tandis que l’autre abrite le bureau de Charles-Albert Keller. C’est précisément cette succession de volumes suspendus qui vaut aujourd’hui au bâtiment son surnom de "maison-girafe".
Charles-Albert Keller ne concevait pas cette demeure comme une simple résidence de prestige. Elle devait également être un lieu de travail et de représentation, offrant à l’industriel un point d’observation privilégié sur son environnement comme ses activités. Le bâtiment abritait par ailleurs des logements destinés aux ingénieurs et à leurs familles. © FTV / Fleur de Boer
Les deux rotondes ne relèvent pas du seul parti esthétique. Elles permettent de dégager de larges avancées au-dessus de la pente et de la route, tout en ouvrant largement les espaces intérieurs sur la vallée. Depuis le pavillon, les occupants bénéficient ainsi de vues panoramiques sur la Romanche, le village et les installations industrielles. Par son architecture, le bâtiment semble littéralement se projeter au-dessus de la vallée. © Le Grenoblois 38 / Wikipédia
Sur les cinq niveaux de façade, le rez-de-chaussée conserve notamment une maçonnerie de moellons de schiste laissée volontairement apparente. Aux niveaux supérieurs, la pierre est recouverte d’un enduit, tandis que des pierres régulièrement disposées et légèrement saillantes créent un effet de bossage rustique. Le pavillon associe donc une expression architecturale traditionnelle, fondée sur la pierre et le décor, à une architecture beaucoup plus moderne dans ses principes structurels, avec l'emploi massif du béton pour les extensions réalisées dans les années 1930. C’est cette hybridation qui fait aujourd’hui une grande partie de son intérêt patrimonial.
Art nouveau, architecture industrielle et demeure patronale
Le pavillon Keller est parfois présenté comme une construction Art déco ou comme une villa Art nouveau mais la réalité est plus nuancée, puisque le bâtiment s’est transformé au fil des années en associant plusieurs influences. De fait, le Département de l’Isère le présente comme une "villa art-nouveau" dotée notamment de vitraux remarquables, tandis que les agrandissements des années 1930 introduisent des formes beaucoup plus modernes avec leurs volumes en béton et leurs avancées sur pilotis.
Les détails intérieurs renforcent cette dimension de demeure patronale. Le dernier étage, occupé par Charles-Albert Keller, a notamment conservé des boiseries, vitraux, carrelages et des éléments en marbre. Le jardin d’hiver et les espaces de réception témoignent eux aussi du soin apporté aux parties représentatives du bâtiment.
Certains vitraux ont même été sauvés in extremis de la dispersion. Après avoir été proposés à la vente, plusieurs éléments ont été acquis grâce à la mobilisation des services du Département, du musée de la Romanche et de l’association Richesses culturelles de l’Oisans. Ils sont aujourd’hui restaurés en vue d’être présentés au musée de la Romanche à Rioupéroux. © Isere.mag
Toutefois, Charles-Albert Keller est avant tout un industriel de l’hydroélectricité : arrivé dans la vallée au début du XXe siècle, il développe progressivement un important ensemble industriel autour de la Romanche. Mais il ne conçoit manifestement pas son environnement uniquement sous l’angle productif. Ses installations témoignent au contraire d’une volonté d’associer industrie, architecture et paysage. La maison devient à la fois logement, bureau, lieu de réception et poste d’observation. Son architecture spectaculaire participe toute autant à la représentation sociale de l’industriel qu’à son fonctionnement quotidien.
À la fin des années 1990, Mathieu Kassovitz choisit le pavillon Keller pour tourner une partie de son film Les Rivières pourpres. Le bâtiment, avec ses volumes suspendus, son environnement montagneux et son aspect autant inquiétant qu'intriguant, devient alors l’un des décors immédiatement reconnaissables du film.
1 700 m2 à sauver
Le pavillon compte environ 1 700 m2 répartis sur quatre étages, mais plusieurs années d’abandon ont laissé des traces conséquentes : certains plafonds doivent être repris, des parties de façade se sont détachées et les menuiseries – entre autres – doivent être rénovés. Selon les informations recueillies par Le Dauphiné Libéré, le montant des travaux se chiffre à plusieurs centaines de milliers d’euros.
Le problème est qu’un siècle après sa construction, cette architecture exceptionnelle se trouve aujourd’hui dans un état préoccupant. © FTV / Fleur de Boer
La bonne nouvelle concerne toutefois les pilotis qui constituent l’un des éléments les plus singuliers du bâtiment : selon l’agent immobilier Laurent Portier, ayant conclu la vente, leurs fondations ont été sondées et seraient en bon état. Une vente qui, d’après les dires de l’agent immobilier Laurent Portier, n’a pas été une mince affaire : "C’était une vente très délicate. J’ai commencé en décembre 2024. Après de multiples visites, j’ai trouvé, au mois de mars 2025, la bonne personne. L’offre a été acceptée et derrière, ça a été un chemin de croix semé d’embûches", raconte-t-il à France Télévisions. "Une personne habitait là depuis plus de 30 ans", précise-t-il toujours dans ce même article, "il a fallu la reloger. Il y a eu aussi un conflit lié à l’antenne-relais sur le toit terrasse. Le détenteur de l’antenne ne voulait pas partir, car il y avait un bail, mais l’acquéreur n’en voulait pas. Il y a eu beaucoup d’audiences judiciaires".
Le bâtiment sera conservé, assure Laurent Portier. L’acquéreur souhaite préserver l’ensemble de la partie Keller, notamment les boiseries, les moulures et les vitraux. Le site devrait également devenir un lieu de passage ouvert au public, où les visiteurs pourront s’arrêter, même si le futur propriétaire reste encore discret sur la nature exacte du projet. Ce dernier a toutefois indiqué au Dauphiné Libéré qu’il était attaché au bâtiment et qu’il souhaitait respecter son architecture. Plusieurs pistes circulent : logements, restaurant panoramique dans les volumes en avancée au-dessus de la Romanche, espaces de coworking ou de séminaires, voire activités touristiques ... Une seule chose est certaine : le pavillon Keller ne pourra pas être réhabilité comme un bâtiment ordinaire. Sa prochaine vie devra composer avec une architecture qui, plus d’un siècle après sa construction, reste étonnamment contemporaine.
Source : batirama.com / Laure Popillat / © Le Grenoblois 38