Pantin, en pleine mutation, change son quartier La Seigneurie en dotant la ville d’une halle sportive qui lui manquait cruellement, et ce Bâtiment devient le révélateur des enjeux de l’architecture climatique actuelle.
Depuis son inauguration politique anticipée le 14 février dernier, et sa présentation en tête de gondole du premier grand Atelier du 15e Forum International Bois Construction, le 25 février, comme réalisation emblématique du Grand Paris pendant la mandature municipale de 2020, la Halle n’a cessé de faire parler d’elle, avec une large mention imagée par Isabelle Regnier dans Le Monde, tandis que cet équipement sportif a eu l’insigne honneur de figurer dans la sélection des dix du Grand Prix de l’Architecture 10+1 de la revue d’A, pourtant très fortement orienté cette année sur la rénovation.
RamDam fait enfin du bruit
Ce bâtiment lisse a beaucoup de facettes qui font que sa compréhension n’émerge que tardivement. La ville de Pantin héberge Ekopolis, et l’agence RamDam fait partie du petit groupe déterminant dans le développement du label BDF et de la mise en pratique de sa cohérence durable.
À l’époque, l’agence fondée par Olivier Misischi et Franck Dibon vivote. Olivier seconde Fabienne Bulle dans La Fabrique, émanation de l’ESA qui se veut comme un passage vers la pratique, et conçoit plusieurs années les totems du Forum International Bois Construction, à partir de 2018. À ce moment-là, Franck Dibon fait aboutir pour RamDam un projet de dix ans, qui se rapporte à l’équipement de la scierie de son père. Un projet primé au Prix National de la Construction Bois au point de faire la couverture du catalogue précieux qui accompagnait les prix.
À Paris, Olivier Misischi parvient pour RamDam à livrer près de la Place Clichy six logements sociaux qui correspondent à l’engagement d’Elogie Siemp dans le PACTE après la tour de Philippon-Kalt dans le nouveau quartier Bourget-Taro Porte d’Italie, promesse de la Charte Francîlbois de 2016.
Un concours sans pédigrée
RamDam rame. Mais à Pantin, on accepte que l’agence si engagée dans l’aventure BDF concoure pour la halle qui doit enfin boucler le projet centenaire du stade de La Seigneurie, au pied de la colline de Romainville. Un lieu, au passage, chargé d’histoire, avec la Folie en attente de rénovation, l’école de plein air qui montre qu’on en est au même point aujourd’hui qu’il y a plus de 100 ans, la tour Honegger qui émerge d’un quartier entièrement de sa facture, et qui semble admirablement entretenu. La maison des vieux de La Seigneurie, conçue pour l’accueil de jour à l’époque de l’usine du même nom, et qui est devenue un ehpad avec une jolie passerelle couverte en bois. Et on pourrait continuer la liste. Et tout cela, le projet de RamDam va le révéler.
BDF appliqué à soi-même
RamDam est, en plein Covid, en compétition avec, excusez du peu, Encore Heureux et Raum. Le concours est anonyme. Olivier Misischi, en fait, applique pour RamDam ce qu’il a promu et appris dans le cadre du Label BDF, d’ailleurs, le concours demande un accompagnement BDF à équipe unique, RamDam a ce statut en interne, les deux autres grands compétiteurs non. Au lieu d’attendre les remarques des commissions, le projet de RamDam pour ainsi dire les précède. Pourquoi sacrifier la rangée d’arbre au sud, en fait ? Ben, le programme le prévoit, que voulez-vous ? Pourquoi s’élever si haut dans ce rare paysage vert dénivelé ? Pourquoi ne pas creuser ? Mais attention, la ville veut du label Or, ce qui correspond à E4C2. Personne n’a alors livré la moindre halle sportive E4C2 en France, le maximum du calcul E+C- et en plus sans le carbone dynamique de la RE2020. La première école arrive avec Bruges et Compagnie Architecture, désormais rejointe par plusieurs autres projets. La ville veut du BDF Or, donc en principe du E4C2 mais en respectant la "cohérence durable" de BDF. Il ne s’agit pas de foncer en silos pour décrocher des performances, qui demandent à être réfléchies par rapport à l’utilisation.
Ainsi, au final, le projet retenu de RamDam n’y est pas, il atteint E3C2, manque le E4 de très peu. C’est anecdotique, dans le sens où le C2 est en lui-même héroïque. Pour l’E4 il faudrait sacrifier de l’espace végétalisé en toiture, des végétaux dont la plupart ont péri cette été à cause de débranchement inopportun du goutte à goutte et qui seront replantés… À la campagne, pas de goutte à goutte…
Audaces bioclimatiques
Mais revenons en arrière. Le projet de RamDam l’emporte alors que l’agence ne peut pas sortir tout l’arsenal des modes de présentations, le compensant par quelques maquettes qui finalement ont été un point fort pour comprendre le projet. Ce qui compte, c’est cette idée de préserver les arbres d’ailleurs depuis fortement élagués et visiblement souffrant de la longue sécheresse française, qu’il s’agisse des résineux côté rue ou des érables et du robinier. Si on décale assez considérablement l’implantation vers le bas de la pente, il faut lécher la piste synthétique du terrain de football avec tous les enjeux de protection contre les ballons. Et là, petit coup de génie, le passage vers les salles de sport du fond de la halle, et vers le magnifique stade à tribune métallique reculé, se fera par une terrasse plein nord qui devient une sorte de gradin où, comme l’indique RamDam, une sorte de Belvédère sur la ville. La halle de hand et basket demande à être installée en creusant, afin de diminuer la hauteur de l’installation générale et de compenser son décalage vers le Nord. Et là, seconde grande idée, les tribunes son placées côté nord de façon à ne dégager qu’un couloir d’accès d’une largeur d’un peu plus de 2 m, positionné exactement à hauteur du terrain de sport extérieur. La continuité est soulignée également ailleurs à ce niveau de la halle, avec cette impression que la halle se poursuit à l’extérieur.
Oukase et essences
Cette impression est confortée par de très larges baies qui font de cette halle de l’architecture de l’intérieur vers l’extérieur. La façade est lisse, jouant simplement des ouvertures et des pleins, avec des baies affleurantes qui opèrent en miroir et reflètent le paysage environnant. Le déflecteur imposé par la FOB court juste au-dessus de baies fait la goutte d’eau, sa ligne se remarque à peine et son positionnement est inhabituel mais opérationnel. On arrive ici au gros morceau technique de l’opération, la protection incendie d’un ouvrage voulu largement en bois. RamDam ne choisit pas, comme on en a l’habitude, une halle dont le plafond est strié de poutres en BLC. Son choix est de positionner de part et d’autre deux plots de contreventement en béton, sur lesquels s’appuient :
– Côté Nord : une grande poutre de 42m sur laquelle repose deux autres de 24m ;
– Côté Sud : une série de poteaux tous les 4 m reprenant les poussées de terre pour les transmettre au plancher bois R+1 jouant le rôle de diaphragme et transférant les efforts dans les fondations via les fends en béton des deux noyaux d’escaliers situé de part et d’autre du plateau sportif.
La structure bois devait rester apparente selon l’esprit de visualisation de la structure. Mais on arrive alors dans la phase de la doctrine des sapeurs-pompiers de la préfecture de police de Paris. Le projet ménage côté rue un accès pompier qui fait que le dernier niveau est à moins de 8 m, donc accessible par échelle, mais les pompiers lisent la réglementation en demandant une hauteur inférieure à 8 m à partir de l’accès principal – et non de l’accès pompier comme le précisé pourtant ladite doctrine. Il faut complètement revoir le projet.
Les poutres en BLC de la halle seront encoffrées, à l’intérieur, le bois structurel n’est plus visible. Qu’à cela ne tienne, l’ensemble de la grande halle est habillé de tasseaux de bois et partout où c’est possible, dans les huisseries et jusque dans la signalétique, le bois réapparaît quitte à confronter les essences, à révéler des aboutages entre tasseaux de teintes différentes qui demandent habituellement une peinture. La halle, avec son bardage en châtaignier première grosse opération francilienne du Breton Rahuel, associe à l’intérieur du contreplaqué, du BLC épicéa créant un puits de lumière dans les salles à l’étage, des menuiseries en hêtre, en résineux, etc.
Une équipe carbone qui carbure
La protection incendie supplémentaire coûte 19 kg d CO2 par m2, RamDam la compense au millimètre, étudiant de près les bétons en fonction des sollicitations, recourant à de la brique pleine de réemploi en sous-sol. Malgré trois grandes poutres métallique et le creusement, les noyaux de contreventement en béton et la protection incendie supplémentaire, ça tient et l’équipe complète, notamment ECSB, ACDF pour la charpente en l’enveloppe, Olry pour le mur-rideau, GCC pour les autres lots, signe là quelque chose qui sera abondamment décortiqué à l’avenir, puisqu’on ne peut plus reculer et que l’on entre, populisme ou pas, dans une économie du carbone.
Transpirations
L’inauguration du 14 février, à la Saint-Valentin, s’est soldé par une déclaration d’amour de la ville avec la présence d’un millier de personnes, un peu plus que ce que la halle doit savoir porter. Ensuite, la saison fut poussive mais désormais, les salles sont bien occupées. L’été, le dispositif manuel de ventilation, volontairement choisi, à fonctionné. Des brasseurs d’air, une parfaite exposition bioclimatique, un vaste dispositif de ventilation manuelle, des matériaux adaptés. Si ce n’est que les canicules atteignent de tels sommets qu’on n’a plus envie de faire du sport.
RamDam agitateur
Pour résumer, RamDam était aux premières loges de la certification BDF d’Ekopolis et a su saisir sa chance en s’appliquant les préceptes de la cohérence durable. RamDam a encaissé les interprétations de pompiers et a dû refondre le projet en intégrant la doctrine des pompiers sans sacrifier le C2, l’agence se plaçant donc aussi, non seulement en première ligne de l’époque de la doctrine, mais aussi des recherches de réponse ne sacrifiant pas le carbone, ni l’envie d’afficher du bois. Entre temps, dans le quartier Mellinet, RamDam sort avec Palast des logements R+5 en bois avec des façades en béton de chanvre préfabriqué (Wall Up Préfa), avec des débords larges qui deviennent un peu l’icône de notre époque. Enfin, à Beaucouzé, l’agence termine un écoquartier dont elle était l’un des premiers acteurs, avec des logements périurbains et anti-caniculaires tout aussi programmatiques que le reste.
Contre l’action climatique de panique
Olivier Misischi ronge son frein. Il y aurait tant à faire ! Les concours ses sont taris et les mesures climatiques d’urgence se réduisent à des opérations de brasseurs d’air, de climatisation refuge et de BSO confiées à des BE, tout comme d’ailleurs les accompagnements de la démarche BDF, qui échappe de plus en plus aux architectes car non rétribuées. La France dispose, avec des agences comme RamDam, d’une sorte d’excellence européenne pour ce qui compte : cohérence durable, prise en compte des enjeux incendie sans sacrifier la haute performance carbone, recours massif au biogéosourcé. La halle est en couverture, les Prix tombent, mais pas forcément en conscience de tous les enjeux que révèlent ce projet, et dans un contexte de déni sociétal qui engendre une rentrée scolaire exacerbée.
Source : batirama.com / Jonas Tophoven / © Jonas Tophoven