Weko : la terre crue par ceux qui y croient

Weko fait le pari d’une construction tertiaire plus locale : terre crue issue du chantier, paille de riz, bois et rafraîchissement adiabatique composent ce démonstrateur biosourcé signé Vinci Immobilier.

Au cœur de la ZAC Hippocrate, dans le quartier Port Marianne, situé à Montpellier, l’immeuble Weko – un ensemble de bureaux – dévoile sa façade couleur ocre rouge, tout aussi lumineuse que colorée, comme un îlot de terre battue posé au milieu de la ville.

Cet immeuble tertiaire de 4 114 m2 de surface de plancher, en R+4 avec un rooftop accessible et un parking, construit sur une parcelle de 1 584 m2, est porté par Vinci Immobilier. Zakarian Navelet Architectes est à la maîtrise d’œuvre, Leclercq Associés mandataire. Montant des travaux : 6,5 millions.

Weko a décroché le niveau "Very Good" de la certification BREEAM, ainsi que le niveau Argent du label Bâtiments Durables Occitanie (BDO), une reconnaissance attribuée dès la phase de conception, en février 2022, et qui s'appuie notamment sur l'usage de matériaux biosourcés et géosourcés – bottes de paille de riz de Camargue et terre crue excavée du site – associés à un système de rafraîchissement adiabatique et un raccordement au réseau de chaleur et de froid urbain, en lieu et place d'une climatisation classique. Le projet a également été récompensé aux Pyramides d’Or FPI 2025, avec le prix dédié aux solutions en faveur de l’économie circulaire.

À travers ce projet, Vinci Immobilier entend surtout démontrer qu’il est possible de faire évoluer les modes constructifs du tertiaire en s’appuyant sur des ressources disponibles localement et nécessitant peu de transformation. Une démarche qui s’inscrit dans sa stratégie "The Better Way", avec l’ambition de faire de Weko un démonstrateur susceptible d’être reproduit sur d’autres opérations tertiaires à l’échelle régionale.

Poussez les portes de Weko, la visite commence.

 

 

 

L’immeuble de bureaux Weko affiche une façade ocre rouge, lumineuse et chaleureuse, dont les teintes évoquent la terre battue et qui attire le regard. © Laure Pophillat

 

 

Du béton pour la structure, de la paille pour l’enveloppe

La structure porteuse de Weko reste volontairement conventionnelle, avec un système de poteaux-dalles en béton. C’est dans l’enveloppe du bâtiment que le projet se démarque. En effet, les façades associent des caissons préfabriqués à ossature bois, garnis de bottes de paille de riz provenant de Camargue.

 

Le choix de la paille de riz de Camargue permet de faire entrer dans la construction un coproduit de la riziculture locale, jusqu’ici peu valorisé. L’ADEME souligne d’ailleurs le potentiel de cette ressource, dont la richesse en silice complique les débouchés agricoles ou énergétiques et dont la transformation en isolant offre une nouvelle voie de valorisation. © Laure Pophillat

 

Dans le cas de Weko, cette ressource agricole n’a pas été pas seulement choisie pour son origine locale : les bottes de paille participent également aux performances de l’enveloppe, notamment sur les plans thermique et acoustique.

Les caissons ont été fabriqués par Environnement Bois dans son atelier, situé à une dizaine de kilomètres du chantier. Pour leur transport, ils ont été provisoirement protégés par un pare-pluie, avant d’être acheminés sur site, levés puis fixés à leur emplacement définitif. Le bois utilisé est du Douglas provenant du Gard, fourni par UFV Bois, renforçant là encore le choix d’un approvisionnement au plus près du chantier.

Les règles professionnelles actuelles de la construction paille encadrant principalement l’emploi de la paille de blé, l’utilisation de paille de riz sur ce chantier a nécessité la mise en place d’un protocole spécifique : le projet a ainsi bénéficié d’un Avis de Chantier délivré par le bureau de contrôle Socotec, sur la base d’un travail d’équivalence avec la paille de blé réalisé par le Réseau Français de la Construction Paille (RFCP), permettant de sécuriser comme de justifier le recours à cette ressource agricole encore peu courante dans la construction.

À leur réception, les bottes de paille ont fait l’objet d’un contrôle par Environnement Bois afin de vérifier leur conformité avant leur intégration dans les caissons : certaines, présentant un taux d’humidité trop élevé, ont dû être écartées, mais dans une proportion suffisamment limitée afin de ne pas nécessiter de nouvelle commande. Les bottes retenues ont ensuite été recompressées en atelier avant d’être mises en œuvre dans les caissons à ossature bois, dont le remplissage a lui-même été réalisé manuellement en atelier. Une succession d’opérations qui illustre le niveau de préparation nécessaire pour intégrer une ressource agricole locale dans un système constructif conçu pour répondre aux exigences d’un bâtiment tertiaire.

 


La terre du chantier réinvestit les murs

Le projet pousse cette logique de proximité jusque dans les finitions. À l’intérieur, les parois sont recouvertes d’un enduit en terre crue fabriqué à partir des terres excavées directement sur le site. Il ne s’agit donc pas seulement de choisir un matériau géosourcé : une partie de la matière extraite lors du chantier retrouve ici un usage dans le bâtiment lui-même. Cette approche permet de limiter les mouvements de matériaux comme les flux liés à l’évacuation des déblais, tout en donnant une seconde fonction à une ressource issue directement du terrain.

 

Dès la phase d’avant-projet, des analyses ont été menées sur la terre présente sur le site afin de vérifier son aptitude à être transformée en enduit intérieur. Les résultats se sont révélés particulièrement favorables, ouvrant la voie à un réemploi direct de cette ressource issue du terrassement. La configuration de la parcelle a par ailleurs constitué un atout déterminant, puisqu’un espace disponible en fond de terrain a permis de préparer la terre sur place, après son amendement avec du sable, mais aussi de la stocker jusqu’à sa mise en œuvre, limitant ainsi les transports comme les manipulations de matériaux. © Laure Pophillat

 

Le dispositif constructif a également été adapté afin de faciliter la mise en œuvre de ces enduits sur les façades bois-paille : une canisse a ainsi été ajoutée aux montants en bois des caissons afin d’améliorer l’accroche de la terre et comme de garantir une meilleure compatibilité entre les différents matériaux. Cette spécificité a enfin nécessité une organisation particulière entre les différents corps d’état, l’enduiseur et le façadier ayant répondu en groupement avec le charpentier pour assurer la réalisation de l’ensemble des parois bois-paille-terre, depuis la préparation des supports jusqu’à leur finition.

 

La terre s’affirme comme le matériau signature du projet. Même le socle du bâtiment fait la part belle aux ressources locales, avec un béton de site formulé à partir d’agrégats récoltés directement sur place. La terre affiche sa couleur rouge ocre de façon naturelle : elle ne contient pas de colorant. © Laure Pophillat

 

 

Installée dans la Drôme, Calyclay est spécialisée dans les enduits en terre crue. L’entreprise a notamment fourni les matériaux utilisés pour habiller les parois intérieures de Weko, participant à l’identité minérale et chaleureuse du bâtiment. Ici, en photo, Noé Solsona – PDG de Calyclay – et Pauline Dancoine – adjointe de direction. © Laure Pophillat

 

Comme l'explique Noé Solsona, "la terre des fondations a été mise à sécher, puis ensuite passée en machine afin d'être transformée en poudre". 30 tonnes de terre ont été mélangées au sable, et la paille utilisée pour armer. Ensuite, "on met sur la paille comme une pâte à crêpe de terre : la barbotine. Elle fait office de première couche. Et sans laisser sécher, on pose une sous-couche de 35 mm". Pour le séchage, "on a établi un record : quatre jours ! Alors que l'hiver, ça peut aller jusqu'à quatre mois" précise le PDG de Calyclay. Ce dernier explique également que, après l'air et l'eau, les granulats sont la troisième ressource la plus consommée sur terre : "l'avantage du biosourcé, c'est que la ressource se renouvelle très vite : une saison, pour la paille, contre des millions d'années pour le granulat".

 


La chaux-chanvre complète le dispositif en façade

À l’extérieur, les façades reçoivent un enduit mixte chaux-chanvre. Celui-ci vient protéger les parois tout en complétant le dispositif constructif. L’ensemble forme ainsi une enveloppe où plusieurs matériaux sont associés plutôt que substitués les uns aux autres : le béton assure la structure, le bois et la paille composent les façades, tandis que la terre crue et le chaux-chanvre interviennent dans leur finition. Selon Vinci Immobilier, cette combinaison de matériaux biosourcés et géosourcés contribue notamment à l’inertie thermique et acoustique du bâtiment.

Au-delà du choix de matériaux inhabituels pour un immeuble tertiaire, l’intérêt de Weko réside donc dans cette mise en relation entre ressources agricoles, matériaux issus du chantier et système constructif traditionnel. 

 

 


Une régulation naturelle de l’humidité au service du confort d’été

Pensé pour optimiser les consommations énergétiques, l’immeuble Weko est raccordé au réseau montpelliérain de chaleur et de froid de la SERM. Le rafraîchissement est assuré par une CTA adiabatique associée à des brasseurs d’air, afin de garantir le confort estival attendu par la réglementation comme les certifications visées. Le rafraîchissement repose sur un principe physique éprouvé : l'évaporation de l'eau absorbe de la chaleur. L'air chaud extérieur traverse un filtre humide avant d'être soufflé dans les bureaux ; en s'évaporant, l'eau capte les calories de l'air, qui ressort nettement plus frais.

Le procédé a toutefois une limite connue : il perd en efficacité dans les atmosphères déjà chargées en humidité, l'air ayant alors moins de capacité à en absorber davantage. À Weko, ce risque est atténué par la nature même des parois. Les enduits en terre crue et les caissons de paille de riz sont perspirants : ils absorbent l'excès d'humidité ambiante puis la restituent progressivement, régulant naturellement l'hygrométrie des bureaux. Une propriété qui vient épauler le système adiabatique plutôt que de le fragiliser.

 



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le jour de notre visite est idéal afin de tester le rafraichissement adiabatique et l’absence de clim’ étant donné qu’il fait ... 39 °C ! Résultat mesuré lors des premières fortes chaleurs : une température intérieure stabilisée entre 22 et 24 °C, alors que le thermomètre extérieur dépassait les 35 °C. © Laure Pophillat

 

 

Les circulations verticales et les coursives extérieures dégagent les espaces de travail tout en créant des terrasses végétalisées, propices aux échanges comme à la détente. Ces dispositifs assurent également une protection solaire efficace de l’îlot extérieur. La végétation participe pleinement à l’identité du projet : des plantes grimpantes prennent place sur les façades et viennent prolonger les terrasses des coursives. De même, l’immeuble est desservi depuis l’extérieur, le hall étant simplement traversant. Les ascenseurs sont ainsi accessibles directement depuis l’extérieur. © Laure Pophillat

 

 

Les fenêtres en retrait de 40 cm participent également à la circulation de l'air et servent de brise-canicule. © Laure Pophillat

 


Une gestion de chantier alignée sur l'économie circulaire

La démarche environnementale ne se limitait pas à l’enveloppe du bâtiment et s'est prolongée jusque dans l’organisation du chantier, avec la mise en place d’un schéma d’organisation et de gestion des déchets (SOGED) prévoyant un tri à la source selon cinq flux : ferraille, bois, déchets industriels banals, plastiques et déchets dangereux. L’objectif fixé atteignait 75 % de valorisation des déchets produits, avec une priorité donnée à la valorisation matière.

Le réemploi des terres excavées pour fabriquer les enduits intérieurs en a constitué l’une des illustrations les plus concrètes : plutôt que d’être évacuée du site, une partie de la matière extraite lors du terrassement est ainsi réintroduite directement dans l’ouvrage, donnant corps à une véritable logique de boucle locale où les ressources du chantier trouvent leur prolongement dans le bâtiment lui-même.

 

 

Le pari (réussi) du bioclimatique

Dès le lancement des travaux, en 2020, le projet a fait le choix assumé de l’écologie comme des circuits courts. Vinci entendait alors faire du bâtiment un "démonstrateur de transition écologique", en misant notamment sur des matériaux biosourcés et géosourcés, malgré un surcoût d’environ 15 %.

Les architectes, eux, avaient la volonté de changer les habitudes du bâtiment. Comme l’explique François Leclercq, il s’agissait de "sortir du normatif" en assumant un rejet du modèle des bureaux des années 70. François Leclercq et Olivier Navelet souhaitaient "raconter une histoire" et développer un autre "rapport à la ville", en revenir à l'essentiel : la terre, la lumière – méditerranéenne –, la circulation de l'air et la nature. Le jardin occupe, dans cette approche, une place centrale. La création d’un jardin en pleine terre, conçu comme un "jardin vertical en relation avec la nature", était pour Olivier Navelet une véritable nécessité. Appelé à croître et à se densifier au fil du temps, il doit progressivement apporter de l’ombre tout en accentuant la verticalité du bâtiment.

 

Les architectes François Leclercq (à g.) et Olivier Navelet posent devant l’un des murs en terre crue de Weko. © Laure Pophillat

 

Au terme de la visite, Weko apparaît finalement moins comme une démonstration technologique que comme une réconciliation entre architecture et territoire. Ici, la terre n’est pas cantonnée à un discours sur les matériaux biosourcés ou géosourcés : elle se voit, se touche, donne sa couleur aux espaces et participe à l’atmosphère du bâtiment. Associée au bois, à la paille de riz, au végétal et à la lumière méditerranéenne, elle compose une architecture chaleureuse, profondément ancrée dans son territoire. Une manière aussi de rappeler que l’innovation ne consiste pas toujours à inventer de nouveaux matériaux, mais parfois à regarder autrement ceux que l’on a déjà sous les pieds. À Weko, ceux qui croient à la terre crue semblent avoir trouvé un terrain particulièrement fertile pour le démontrer.



Source : batirama.com / Laure Pophillat / © Laure Pophillat

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